La théorie du complot dans le BDSM ou dans les cordes

Note 1 : Dans le présent document, les termes employés pour désigner des personnes sont pris au sens générique, ils ont à la fois la valeur d’un féminin et d’un masculin.

Note 2 : Dans cet article, je vais essayer de vous parler de la théorie du complot dans le BDSM ou dans les cordes selon mon point de vue.

Il est important de savoir distinguer la pensée critique, des théories du complot.

Farfelues ou plus crédibles, elles prolifèrent. Que disent-elles de notre BDSM, de notre corde, de nous ? Et que se passe-t-il dans la tête d’un complotiste ?

Le complotisme n’est pas nouveau. Les juifs, les francs-maçons, les sorcières… Toutes les époques ont été pointés du doigt… Depuis les années 2000, notamment après le 11 septembre 2001, le conspirationnisme a toutefois connu un développement exponentiel, porté par le développement d’Internet et de médias alternatifs.

La critique se construit souvent à partir d’un doute et de la remise en question de positions classiquement acceptées. Elle naît du questionnement de ce qui nous étonne ou qui suscite notre incompréhension.

Dans les réseaux sociaux, que ce soit Fetlife, Facebook, et autres… le doute se transforme en défiance, et dévie vers des théories du complot, c’est-à-dire vers des explications qui conduisent à rechercher des coupables idéaux pour expliquer certains problèmes sociaux ou certains phénomènes, ou pour se dédouaner de ses propres comportements ou attitudes. 

Une défiance, à l’encontre de certains pratiquants qui ont une certaine expertise, un certain magistère, se retrouve dans de nombreuses controverses à thème BDSM ou de cordes.

Dans une société de défiance, les individus agissent souvent comme s’ils avaient peur de vivre ensemble ; comme s’ils éprouvaient de la crainte devant l’autre, et même devant celui qui, autrefois, inspirait plutôt la confiance (l’expert, le scientifique, le Maître, etc.). Dans le contexte des controverses à thème BDSM, la défiance est un sentiment qui peut résulter de la croyance en une sorte de complot contre l’intégrité physique et/ou morale, contre la santé ou contre la liberté d’autrui. Certaines personnes et certains groupes en viennent à penser que les experts, les Maîtres (etc.) masquent un complot derrière un discours destiné à inspirer confiance, et qu’ils n’occupent la scène des médias que pour susciter une confiance qu’ils ne méritent pas. Cette défiance peut devenir un état d’esprit permanent chez ceux qui imaginent partout parmi les pratiquants des conspirations, des complots, des secrets, des doubles-jeux.

Les débats de société en sont perturbés car sans une certaine confiance en l’autre, la discussion perd l’essentiel de son intérêt.

La défiance ne s’oppose pas à une confiance aveugle comme celle d’un enfant qui dort dans les bras de son père. Rien ne peut justifier une confiance aveugle envers une personne que l’on ne connaît pas. Cette défiance s’oppose plutôt à un scepticisme raisonnable, à l’analyse critique des thèses, thèmes qui se confrontent dans les débats de société, les débats médiatiques. Elle s’oppose à un travail d’enquête sérieux, dans le monde réel et non dans l’imagination, le fantasme, ou le monde virtuel, et sur des faits avérés et vécus (vécus personnellement ou en tant que spectateurs). Ce scepticisme raisonnable est souvent une attitude saine qui nous oblige à penser et à évaluer les arguments des uns et des autres.

L’attitude défiante peut transformer un doute raisonnable en une suspicion qui semble ne jamais s’estomper.

La défiance étend le champ du doute au-delà du raisonnable : selon les situations, elle pourra aller jusqu’à englober des personnes saines d’esprit, qui avant avaient confiance. Cette défiance à l’encontre des personnes pratiquantes, des personnes ayant une certaine expertise, un certain magistère, ira souvent de pair avec une peur qui s’étendra à l’ensemble des pratiques ou des pratiquants.

Certaines défiances trouvent une part de leur force de conviction dans des pratiques contestables et condamnables de certaines personnes qui ont été médiatisées. Celles-ci ne sont donc pas sans aucun fondement comme peuvent l’être certaines défiances folles qui ont conduit des individus ou des groupes à exprimer des positions entièrement irrationnelles, comme on peut fréquemment le voir dans le monde du BDSM ou des cordes.

Pour certains, la défiance est devenue une posture à la mode. L’ampleur du phénomène peut inquiéter car il accentue l’atomisation de la société BDSM, le repli sur soi, la haine de l’autre et finalement la violence civile. Ce climat favorise aussi les attitudes de dénigrement et renforce la suspicion permanente.

Cette défiance résulte aussi, pour partie, d’une véritable planification de la désinformation, orchestrée par des personnes qui se sentent investies de missions divines. Ce problème affecte l’indépendance des individus et des pratiques, et participe aussi d’une suspicion à l’encontre de la recherche et de l’expertise.

La défiance résulte aussi de certaines promesses non-tenues de certains individus manipulateurs dans les réseaux sociaux, voire même dans le monde réel, d’où l’importance de rencontrer les personnes dans des lieux publics, dans des soirées ou munchs. Il est très difficile de faire avaler des couleuvres en public, ou dans un environnement BDSM.

Dans les médias et sur la toile BDSM, les nombreuses marques de défiance nous montrent que des individus s’intéressent de près à la probité de l’expert, et à ses éventuels conflits d’intérêts. La suspicion peut aussi porter sur les compétences de l’expert ou sur l’état de ses connaissances.

Dans ce contexte de défiance, l’expert qui s’exprime publiquement dans des débats subit parfois cette défiance d’emblée et se retrouve peu ou prou en situation d’accusé. A cette défiance s’ajoute un problème récurrent d’incompréhension entre experts et non-pratiquants, car dans le BDSM ou dans les cordes, pour comprendre il faut le vivre !

Le statut de la preuve scientifique dans le débat public est aujourd’hui âprement discuté dans le BDSM ou dans les cordes. Ce statut est important parce qu’il détermine la fonction des sciences dans notre communauté.

Pour traiter de ces formes de contestations des résultats scientifiques, François Rastier établit un distinguo entre la controverse scientifique et la polémique anti-scientifique :

  • La controverse scientifique désigne l’affrontement argumenté des tenants de deux ou plusieurs hypothèses qui s’opposent dans un champ disciplinaire. Ces controverses sont précieuses car elles contribuent à l’évolution des conceptions dans une discipline scientifique. Elles témoignent de ce que la pensée scientifique est une pensée critique. Cette controverse vise la clarification car elle permet de réfuter certaines hypothèses.
  • A l’inverse, la polémique anti-scientifique vise l’obscurcissement des résultats fournis par la recherche scientifique. Elle se développe notamment lorsque ces résultats montrent clairement la toxicité, la dangerosité ou les effets délétères de certaines pratiques ou de certains discours.

Dans certaines controverses, le statut des données scientifiques est contesté par une pensée antirationaliste qui considère la science comme une forme de pensée unique qu’il importerait selon eux de transgresser. Cette pensée repose pour l’essentiel sur l’émotionnel et s’oppose à la pensée rationnelle de la science.

Les hommes ont souvent été séduits par des théories du complot pour expliquer leurs malheurs ou pour expliquer le bonheur (des autres), ou encore pour rendre compte de phénomènes qu’il ne comprenaient pas : des hommes ont cherché dans des complots l’explication des grandes épidémies, des guerres, des famines, mais aussi des grands succès inespérés de leurs adversaires, ou des gloires qui peuvent susciter l’incompréhension ou la jalousie, etc. 

La critique de la pensée critique complotiste dans le BDSM relève le plus souvent de trois types de problèmes :

  1. Des problèmes épistémologiques : le retournement de la charge de la preuve, la foi en la rumeur, le recours aux clichés, la causalité unique, la confusion entre les indices et les preuves ;
  2. Un problème anthropologique qui repose sur une conception de l’homme en société selon laquelle tous les événements significatifs de notre histoire trouvent leur cause dans la volonté de certaines personnes ou groupes concertés, décidés à imposer leurs vues et à nuire à tous ceux qui ne pensent pas comme eux ;
  3. Un problème éthique, qui est un corollaire du problème anthropologique décrit plus haut : la pensée complotiste est haineuse. Elle porte en elle la désignation d’un ennemi souvent irréductible, stigmatisé, parfois déshumanisé.

Au fondement du complotisme, on trouve des éléments plutôt sains, comme la remise en question. Mais rapidement, ils font place à la certitude d’une manipulation. Et cela par divers biais cognitifs.L’un des biais cognitif est le biais d’intentionnalité : rien n’est dû au hasard ! Les personnes qui adhèrent fortement aux théories du complot sont plus à même de percevoir une intention derrière chaque événement. Pierre-André Taguieff (2013 : 17) explique le biais d’intentionnalité dans les théories du complot : « « Dans les raisonnements complotistes, on retrouve un mécanisme cognitif général : l’attribution d’intentionnalité. On appelle « biais d’intentionnalité » la tendance qu’ont les individus à voir le comportement des autres comme intentionnel. C’est ainsi qu’une simple maladresse est interprétée comme une conduite agressive, révélatrice de dispositions hostiles. Autrement dit, le biais d’intentionnalité consiste à percevoir l’action d’une volonté ou une décision derrière ce qui est fortuit ou accidentel. Il y a là une confusion non consciente entre les événements physiques et les événements mentaux. En outre, on suppose l’intervention d’un principe d’économie : la reconstruction des enchaînements causaux qui ont abouti à un simple bousculement non intentionnel implique de s’engager dans une analyse interminable. Or, il est moins coûteux d’attribuer le bousculement à un sujet doté d’une volonté » ». 

D’après Danblon et Nicolas (2010), la théorie du complot est simple : “il existe une cause essentielle pour expliquer un ensemble de faits gênants. Selon les cas, cette cause sera constituée des syndicats, des Juifs, des Arabes, des grands semenciers, du complexe militaro-industriel, etc. Une mécanique implacable (le secret, le mensonge, la dissimulation, la simulation, le double-jeu) et un déterminisme historique sont censés s’expliquer par la permanence de choix humains au service d’intérêts particuliers à certains groupes. L’imagination fait l’essentiel du travail, permettant de nombreuses interprétations qui comblent les vides des processus explicatifs.

Selon Taguieff (2013: 23), une force des théories complotistes repose sur le succès de son grand pouvoir explicatif : “Ces récits explicatifs [complotistes] relèvent de la pensée mythique : en désignant les causes cachées du Mal, ils présentent l’avantage de rendre le monde intelligible ou de donner du sens à la marche de l’Histoire, tout en indiquant la voie à suivre pour lutter contre les « vrais responsables » des malheurs de l’humanité. Les « théories du complot » prétendent répondre à la question de savoir pourquoi les événements se produisent, en supposant qu’il s’agit là de la seule question qui se pose. Tel est en effet l’horizon d’attente de la pensée conspirationniste.

Démasquer les théories du complot

Une rhétorique de l’évidence

La rhétorique du complot repose souvent sur le registre de l’évidence. Selon elle, les preuves sont manifestes pour toute personne qui se donne la peine de les chercher et de les comprendre. L’évidence doit alors imposer la conviction, car l’évidence ne se questionne pas, sauf chez les prétendus mauvais esprits que dénoncent les théoriciens du complot. Dans les discours complotistes, on retrouvera des expressions telles que “de toute évidence“, “nul n’ignore que” , “on ne va pas rappeler ici que”, etc .

Une rhétorique qui réunit des personnes qui se sentent victimes

La théorie du complot unit ses partisans, elle inclut dans un groupe les personnes qui se reconnaissent ainsi une identité de groupe. Elles rassurent ainsi ses partisans dans une société atomisée. Cette appartenance est le propre de toute théorie à laquelle on adhère, mais dans le cas des théories du complot, ce sentiment d’appartenance et cette identité peuvent être particulièrement fortes, car ils touchent aux passions liées aux grandes peurs et aux grands espoirs.

Une rhétorique du ressentiment

La théorie du complot use également d’un lexique et d’une expression narrative propres à susciter l’émotion et le ressentiment face aux méthodes, aux discours et aux dégâts sociaux supposés de la conspiration qu’elle dénonce. Pour rendre compte d’un climat de peur, on trouvera des expressions telles que “de source anonyme, on apprend que”. Pour renforcer le ressentiment ou la jalousie, on insistera sur la richesse, la réussite, les amours, le pouvoir de tel ou tel complotiste…

Une image de soi qui se pare des qualités de la pensée critique

La rhétorique du complot reprend à son compte une valeur essentielle à la pensée scientifique : l’esprit critique. En effet, cette rhétorique met en valeur le doute, l’enquête, la recherche de preuves, la mise en place d’une argumentation logique, cohérente, fondée sur des faits. Il n’est donc pas surprenant que cette rhétorique se développe également dans les milieux qui se revendiquent de la liberté de penser. La rhétorique de la conspiration se pare d’une vertu critique qui la justifie, qui la valorise et qui stigmatise les intervenants qui la dénoncent. En effet, celui qui remet en question l’existence du complot sera perçu comme conformiste, obéissant, aveugle. On trouvera donc souvent des expressions telles “que tu ne trouves pas bizarre que …. ?” , “un enfant de cinq ans comprendrait que” , etc.

Une transformation de la syntaxe

Nous reprendrons ici un seul exemple de transformation classique de la syntaxe dans le discours complotiste. Le présent de généralité est souvent adopté pour exprimer des idées, des théories, des données admises par le plus grand nombre ou par les spécialistes d’une discipline. Par exemple : “les voitures allemandes sont robustes”. A l’inverse, l’usage du conditionnel établit une distance entre l’énonciateur et son dire, et exprime une pensée moins assertive. Par exemple : “les voitures coréennes seraient, elles-aussi, robustes”. Dans les discours complotistes, on observe souvent une forme d’inversion : des certitudes y sont alors exprimées au conditionnel comme si elles méritaient de susciter un doute important. Par exemple : “certains témoignages inclineraient à penser qu’il y ait eu des chambres à gaz à Auschwitz”. A l’inverse, des données mal établies sont exprimées au présent de généralité, comme si elles étaient solides et résistantes aux remises en question. Par exemple : “les médecins prescrivent des médicaments selon les directives des boîtes pharmaceutiques”.

Une maniaquerie positiviste

Luc Boltanski (2012 : 304-305) montre que le style des textes complotistes se caractérise par une maniaquerie positiviste qui recopie les caractères visibles des textes scientifiques : “Les auteurs [des théories du complot] endossent souvent l’identité du savant ou de l’expert, même, ou surtout, s’ils ne disposent pas d’une autorité certifiée… Ils cherchent à donner à leurs démonstrations tous les dehors d’une démarche scientifique, souvent en rajoutant dans la maniaquerie positiviste sur les “vrais” savants eux-mêmes. Envisagés d’un point de vue critique, les récits qu’ils produisent peuvent donc être contestés par des experts sur le terrain même où ils entendent se situer – celui des preuves, des inférences, du calcul des probabilités, etc. Comme le fait en a souvent été noté, ils opposent fréquemment à ces critiques un système de défense qui consiste à étendre le soupçon, notamment en mettant en cause la clairvoyance ou la sincérité de leurs opposants”.

La pensée complotiste est paresseuse

La pensée complotiste s’oppose à une pensée qui recherche les causes réelles ou les causes les plus probables. Et cette opposition montre que la pensée complotiste est paresseuse à trois titres au moins :

  1. La pensée complotiste ne recherche pas, ou cherche peu, les causes des phénomènes dont elle traite ;
  2. La pensée complotiste vise à désigner un coupable ;
  3. La pensée complotiste dit ce que ses partisans veulent entendre.

la pensée complotiste se révèle souvent dangereuse, et elle porte en elle une violence sociale, parfois potentielle, parfois avérée.

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