Le BDSM comme religion vécue
Dans cet article, je vous partage une vision, une approche nuancée de la compréhension du BDSM d’Alison Robertson, , chercheuse, doctorante, sujet de sa thèse : L’exploration du BDSM/Kink comme une pratique vécue de la religion.
Dans une approche nuancée de la compréhension du BDSM, elle suggère de dépasser sa définition acronyme traditionnelle pour le considérer comme un terme en soi. Plutôt que de le limiter à « Bondage, Domination/Discipline, Soumission/Sadisme/Esclavage/Service et Masochisme/Maîtrise », une pratiquante le décrit comme un « terme arc-en-ciel large et englobant pour couvrir tout ce que les gens estiment être au-delà du « vanille » », un autre pratiquant comme une « collection de personnes avec leurs kinks ».
Pour elle, sous cette appellation « parapluie », le BDSM englobe une gamme très diverse de concepts, phénomènes, artefacts, communautés et comportements. Il est important de noter que les personnes qui s’identifient comme pratiquantes ne partagent pas toutes une compréhension commune de son objectif ou de la signification de leurs activités ; pour certains, une réflexion profonde est essentielle, tandis que pour d’autres, cela n’a aucune importance. La nature des activités varie également, allant de pratiques dans des espaces dédiés et équipés à des activités où le lieu ou l’équipement sont incidentels. Certains pratiquent de manière routinière, d’autres marquent des occasions spécifiques, et certains n’explorent qu’un seul aspect du BDSM ou créent leurs propres pratiques. Cette diversité et ce manque d’unité unique, au-delà du simple fait que quelqu’un l’a placé sous ce terme générique, est une caractéristique clé de sa compréhension.
A. Robertson établit un parallèle direct entre la nature « floue » et « multivalente » du BDSM et celle du concept de « religion ». Elle suggère que si les deux sont des catégories fluides, sujettes à différentes constructions par ceux qui s’y identifient, alors un chevauchement et une fusion entre les deux sont possibles, et les outils utilisés pour étudier l’un peuvent être utiles pour comprendre l’autre. C’est dans ce contexte que la recherche explore l’idée du BDSM comme pratique religieuse, en utilisant l’approche de la « religion vécue ».
La « religion vécue »
L’étude du BDSM comme religion vécue ne cherche pas à identifier un système de croyances unifié parmi les pratiquants. Au lieu de cela, elle se concentre sur la pratique elle-même – ce qu’elle est, ce qu’elle fait, et ce que l’on ressent en la pratiquant – pour l’identifier à un concept plus large de religion. Cette approche s’éloigne de l’idée que la religion est synonyme de systèmes de croyances institutionnels. Inspirée par McGuire (2008) et Orsi (1997, 2005), la « religion vécue » considère que la religion est façonnée par de vraies personnes dans des situations réelles. Elle n’a pas besoin d’être explicitement nommée « religion » pour remplir les fonctions de la religion, telles que :
- Permettre aux gens de partager, d’adapter, de créer et de combiner les histoires à partir desquelles ils vivent.
- Créer du sens en rendant visible l’invisible, en concrétisant l’ordre de l’univers et la nature de la vie humaine.
Comprendre la religion de cette manière, c’est reconnaître qu’elle ne peut être séparée de la situation matérielle dans laquelle elle surgit ou à laquelle elle répond. Elle ne se trouve pas exclusivement dans des espaces religieux désignés et est intimement liée aux relations, aux pratiques incarnées et aux récits utilisés pour leur donner sens. Le BDSM est proposé comme un moyen de poursuivre un tel projet, indépendamment de la façon dont les pratiquants se définissent par rapport aux termes « religieux », « spirituel » ou « séculier ».
« Spiritualité » vs. « Religion »

A. Robertson aborde la distinction courante entre « spirituel mais non religieux ». Elle soutient que les concepts de « spiritualité » et de « religion » sont si étroitement liés qu’il est « presque absurde de les considérer comme des domaines d’étude distincts ». La « religion » est considérée comme un terme étique (académique), tandis que la « spiritualité » conserve son importance comme terme émique (défini par les pratiquants), se référant à la « religiosité privatisée, individualisée et axée sur l’expérience » d’une personne. Cette perspective permet d’honorer la compréhension individuelle de la pratique tout en évitant les distinctions artificielles, considérant toutes ces possibilités comme des formes différentes de religion vécue.
Expériences clés dans le BDSM :
• L’expérience de la » scène » (jeu) : Le BDSM est souvent perçu comme une « Expérience » distincte, une sorte de « bulle » qui rompt le flux normal de l’existence, attirant l’attention sur des éléments particuliers. Les participants voient les scènes de BDSM comme des exemples de ces « bulles d’Expérience« , tandis qu’une dynamique D/s de style de vie ou une identité BDSM personnelle sont des « flux » qui alimentent le courant constant de l’expérience. Pour tous les participants, le BDSM fait partie de leur identité.
• Conscience altérée (subspace) et expériences « transcendantales » :
◦ L’altération de la conscience (subspace) est inhérente au jeu de BDSM. De nombreux individus décrivent l’espace de jeu comme une « bulle » ou une « zone », en dehors du flux normal de la conscience et du monde quotidien, le qualifiant de « monde différent » ou d' »espace magique ».
◦ Des témoignages décrivent une conscience sensorielle accrue (odeurs, sensations) mais une perte de conscience de l’environnement ou du corps. Les pratiquants peuvent « perdre la notion du temps » et sentir l’environnement « s’estomper ».
◦ Dans cet « autre monde », différents niveaux de conscience altérée sont possibles, souvent décrits en termes d’intensité, avec des pics de « sub-space » (pour les soumis) ou « Top/Dom-space » (pour les dominants). Ces états peuvent être caractérisés par une perte totale du sens de soi ou du contrôle de son corps, des sensations physiques transformées, et une possible impossibilité de parler. Certains les comparent à une transe induite par la drogue.
◦ Bien que le sub-space soit plus souvent décrit en ces termes, le Top-space est également reconnu. Certains l’ont décrit comme se sentir « comme un Dieu » et comme le moment où l’on n’a plus à penser, « cela semble juste se produire ». Certains le lient à l’euphorie post-scène, et d’autres à un partage d’expérience avec son partenaire, combiné à la conscience de son pouvoir créateur – Personnellement, je décris deux formes de Dom-Space : le Bad Dom Space et le Right Dom Space. Voir https://nawajutsu.fr/le-bad-domspace/-.
◦ Cependant, ces états de pointe ne sont pas généralement le but unique du jeu, et certains préfèrent même les éviter, soulignant la vulnérabilité qu’ils impliquent.
• Transformation : Bien que la transformation ne soit généralement pas le résultat d’une scène unique et intense, la plupart des participants s’accordent à dire que le BDSM les a changés progressivement, par de multiples rencontres. Certaines décrivent cela comme un processus itératif où l’on se sent « plus grande et plus capable ». Les scènes explicitement identifiées comme du « kink sacré » peuvent incorporer des rituels conçus pour être transformateurs. Pour les autres, la transformation est décrite comme un « voyage graduel et prolongé » ou une « exploration ».
• Confiance, connexion et communauté :
◦ Les discussions sur l’expérience et l’importance personnelle du BDSM mettent souvent l’accent sur la « confiance », l' »honnêteté » et la « communication ». Beaucoup estiment atteindre un degré de confiance et de connaissance avec leurs partenaires de jeu qui serait difficile pour un couple « non-BDSM ».
◦ La connexion est créée et renforcée par la D/s et le SM, mais elle nécessite une compatibilité sous-jacente, une « longueur d’onde partagée ».
◦ La plupart des participants se sentent faire partie d’une communauté BDSM plus large. Cette communauté partage des valeurs de tolérance et de respect mutuel. Le principe de « safe, sane and consensual » (SSC – sûr, sain et consensuel) est central, même si les termes « sûr » et « sain » sont parfois contestés. Les valeurs sous-jacentes restent le consentement éclairé des parties. Le concept de « safe-word » (mot de sécurité) est crucial et sa violation est une infraction grave, pouvant entraîner le bannissement social au sein de la communauté.
◦ Les participants lient également la spiritualité et la religion aux valeurs morales et aux règles de conduite qui informent leurs interactions. Ils trouvent la spiritualité dans les connexions humaines et un sentiment d' »interconnexion avec les choses ».
Sens et Gestalt
Tous les participants ont trouvé leur pratique BDSM significative, allant au-delà de la simple somme de ses parties, et irréductible à une seule explication. Cette idée de « gestalt » est un facteur important dans ce qui peut former la religion vécue d’un individu. Le BDSM, comme une religion à laquelle les gens sont attachés, est un « endroit où différents éléments se sont combinés d’une manière qui résonne pour cette personne sur une longueur d’onde à laquelle rien d’autre ne parle ». Cela crée un « Plus-que-ou autre-que- » ou un « Troisième Espace » (« Thirdspace« ) qui est à la fois réel et imaginé, et plus encore. Dans ce « Troisième Espace », le BDSM n’est ni seulement une activité de loisir ni un rituel religieux au sens prescrit, mais peut-être les deux.
Cette activité « gestalt » est souvent décrite en termes d’exploration et de compréhension de soi et de sa relation aux autres. Les pratiquants parlent du BDSM comme d’un « outil pour explorer des parties de soi que l’on a supprimées », un « outil de plaisir » et « un outil pour apprendre ce que l’on est, qui l’on est ». D’autres évoquent la libération, le fait de déposer temporairement des fardeaux ou des attentes, ou de revendiquer ou de réaliser quelque chose. Un thème commun est l’équilibre entre le mental et le physique, et l’existence pleine « dans l’instant ».
Le BDSM permet également l’exploration de la faiblesse, de l’inversion des rôles, de la douleur et de l’humiliation comme des expériences en soi, plutôt que des choses à surmonter. Cette capacité à embrasser la contradiction, l’ambiguïté et le paradoxe est également soulignée. Ces « expériences positives, extatiques, qui brouillent les frontières augmentent la tolérance à l’insaisissable et à l’incatégorisable », permettant de réexaminer les hypothèses sur le monde. Ainsi, le BDSM transforme une connaissance abstraite de la complexité en une réalité vécue.
Conclusion
La présence de ces éléments – expériences puissantes et distinctes, transformation personnelle graduelle, sentiment de connexion et de communauté, et création de sens profond – dans le contexte du BDSM suggère qu’il peut être considéré comme une pratique religieuse vécue. Bien que les participants aient des attitudes variées envers les termes « religion » et « spiritualité », aucun n’a rejeté l’idée que le BDSM est « plus ou autre chose que du sexe » ou du simple plaisir physique, et tous ont ressenti qu’il ajoutait une dimension d’épanouissement à leur vie. Comme le dit un pratiquant : « je ne pense pas que la religion [institutionnelle] me permette d’habiter mieux mon monde… alors que je pense que le BDSM le fait peut-être ».
Source : Alison Robertson, chercheuse, doctorante, sujet de sa thèse : L’exploration du BDSM/Kink comme une pratique vécue de la religion.
