Le BDSM est-il politique ?
Podcast sur le BDSM est-il vraiment politique ?
Lors d’une soirée, au détour d’une discussion, quelqu’un m’a fait remarquer qu’on voyait de plus en plus souvent apparaître sur FetLife des textes affirmant que « le BDSM est politique ». La formule m’a intrigué. Un coup de fouet est-il politique ? Un bondage l’est-il ? Une relation de domination et de soumission exprime-t-elle, par elle-même, une orientation idéologique ?
Formulée ainsi, l’idée paraît étrange, et elle inquiète parfois : on craint qu’elle serve à trier les « bons » et les « mauvais » pratiquants selon leur bord. Le problème vient peut-être du mot « politique » lui-même, qui recouvre des réalités très différentes.
Dire que le BDSM est politique peut signifier qu’il appartiendrait à un camp. Cela peut aussi vouloir dire que sa pratique dépend de choix collectifs : des lois, des normes sociales, des conceptions de la sexualité, du consentement ou de la santé. Cela peut enfin inviter à réfléchir aux rapports de pouvoir que nous mettons en scène, et aux normes que cela produit.
Ces significations ne sont pas équivalentes, et les confondre mène à des conclusions opposées. La question qui m’intéresse n’est donc pas tant « le BDSM est-il politique ? » que celle-ci : de quelle politique parlons-nous quand nous le disons ?
D’où vient la formule
« Le BDSM est politique » fait écho à un slogan féministe : « le personnel est politique ». Celui-ci a été popularisé par un texte de la militante américaine Carol Hanisch, écrit en février 1969 et publié en 1970 dans l’anthologie Notes from the Second Year. Hanisch n’en avait d’ailleurs pas choisi le titre, attribué par les éditrices Shulamith Firestone et Anne Koedt.
Elle répondait à des camarades de gauche qui qualifiaient de simple « thérapie » les groupes de parole entre femmes. Sa thèse : ce que chacune vit comme un problème privé découle d’une inégalité structurelle, et n’a donc pas de solution purement individuelle. Dans son introduction de 2006, elle précise que « politique » y désignait les rapports de pouvoir, et non la politique électorale : le slogan ne disait pas que chaque geste intime porte une opinion, il disait que l’intime est traversé par des rapports de pouvoir.
L’Encyclopædia Britannica note que la formule est parfois comprise à l’envers, comme si le comportement personnel avait en soi une portée politique. C’est cette lecture qui produit l’image caricaturale du fouetteur militant. Hanisch elle-même regrettait, en 2006, de ne pas avoir anticipé tous les détournements de sa formule.
Relue à la source, la phrase devient claire. Dire que le BDSM est politique, c’est d’abord dire que la possibilité de le pratiquer dépend de forces qui nous dépassent : la loi, la médecine, la morale dominante, et désormais les plateformes.
Premier sens : un camp ?
Si « politique » veut dire « partisan », la réponse est non. Deux personnes peuvent partager la même passion pour le kinbaku ou le fouet et s’opposer sur l’économie, l’immigration ou l’écologie. Faire d’une communauté de pratique un club d’adhésion idéologique, c’est exclure au nom d’un vote des personnes avec qui l’on partage un savoir, une éthique du consentement, une culture du care.
L’histoire montre d’ailleurs que l’hostilité peut venir du camp qu’on croyait allié. À la fin des années 1970, à San Francisco, le groupe lesbien SM Samois défendait la compatibilité de ses pratiques avec le féminisme, face à des féministes anti-pornographie dont il jugeait la vision de la sexualité conservatrice et puritaine.
Le conflit a éclaté à la conférence de Barnard, à New York, en avril 1982, souvent considérée comme le début des « sex wars » féministes. Des manifestantes y portaient des tee-shirts proclamant « Pour une sexualité féministe » devant et « Contre le S&M » au dos. Des lesbiennes pratiquantes, dont l’anthropologue Gayle Rubin, y ont été exposées publiquement.
C’est justement Rubin qui, dans son essai « Thinking Sex » (1984), a décrit ce mécanisme. Les groupes sociaux, de gauche comme de droite, féministes comme patriarcaux, plaquent sur la sexualité une hiérarchie qui range certaines pratiques, dont le sadomasochisme, du côté du mauvais et du contre-nature.
La leçon n’est pas que le BDSM échappe à la politique, c’est qu’aucun camp ne nous protège par principe, et qu’en faire un marqueur d’appartenance, c’est oublier d’où sont venus les coups.
Deuxième sens : une liberté qui dépend de choix collectifs
Une pratique peut ne porter aucun message politique tout en étant soumise à des décisions politiques. Qui décide de ce que deux adultes consentants peuvent faire ensemble ? Quelles sexualités sont tenues pour légitimes, et lesquelles pour pathologiques ? Sur ce terrain, la politique ne se mêlera pas un jour du BDSM : elle s’en mêle déjà, et pas toujours contre nous.
Côté droit, la Cour européenne des droits de l’homme a d’abord admis, dans l’arrêt Laskey, Jaggard et Brown c. Royaume-Uni du 19 février 1997, la condamnation d’hommes pour des pratiques sadomasochistes consenties, au nom de la protection de la santé. Le consentement entre adultes ne suffisait pas à tenir l’État hors de la chambre.
Huit ans plus tard, dans l’arrêt K.A. et A.D. c. Belgique du 17 février 2005, la Cour accorde une place centrale à l’autonomie personnelle dans le domaine sexuel, au point d’affirmer que le droit pénal ne devrait pas, en principe, intervenir dans les pratiques consenties. Elle valide néanmoins les condamnations, parce que les requérants n’avaient pas respecté les règles normalement reconnues pour ce genre de pratiques.
On peut y voir une reconnaissance indirecte des règles que les pratiquants se donnent eux-mêmes : aux yeux du juge, c’est leur respect qui sépare ici le jeu de la violence. L’arrêt reste contesté en doctrine : la juriste Muriel Fabre-Magnan l’a commenté sous le titre « Le sadisme n’est pas un droit de l’homme ».
Côté médecine, la dépathologisation est elle-même le fruit d’un combat. L’initiative ReviseF65, fondée en 1997, militait pour abolir les diagnostics de fétichisme et de sadomasochisme. Le Danemark avait ouvert la voie pour le sadomasochisme ; la Suède a retiré ces diagnostics en 2009, la Norvège en 2010, la Finlande en 2011. La CIM-11 de l’OMS a suivi : le sadomasochisme consenti n’y est plus un trouble mental, sauf détresse ou risque important de blessure ou de mort.
La stigmatisation, elle, n’a pas disparu avec les diagnostics. En 2025, Manuel Catalán Águila, Inmaculada Fernández Agis et Jenna Strizzi ont publié dans The Journal of Sexual Medicine une enquête sur les discriminations vécues par 543 pratiquants chiliens. Une réplication espagnole récente, menée par la même équipe auprès de 233 pratiquants, trouve 28,8 % de personnes discriminées, un niveau comparable au Chili, et associe le soutien de la communauté à un moindre risque de discrimination.
Voilà ce que signifie « le BDSM est politique » au sens de Hanisch. Ce que nous vivons comme intime (le droit de jouer, celui de ne pas être tenus pour malades ou pour dangereux) a été arbitré collectivement, et pourrait l’être autrement.
Qui peut réellement limiter nos libertés ?
On imagine volontiers que la menace viendrait d’un régime autoritaire. La liberté sexuelle peut pourtant être restreinte dans des démocraties, et parfois sans passer directement par l’État.
Au Royaume-Uni, les Audiovisual Media Services Regulations, entrées en vigueur le 1er décembre 2014, ont interdit dans la pornographie en ligne produite sur place le facesitting, les entraves empêchant de signifier un retrait du consentement ou les pratiques SM allant au-delà d’une douleur « légère ou passagère », pourtant légaux entre adultes consentants. Ces restrictions ont été assouplies en 2019, après une révision des règles sur l’obscénité. Plus récemment, le Crime and Policing Act 2026, promulgué le 29 avril 2026 sous un gouvernement travailliste, criminalise la possession et la publication d’images pornographiques représentant de manière explicite et réaliste une strangulation ou une suffocation, dès lors qu’une personne raisonnable les croirait réelles ; il s’appuie sur une revue indépendante menée par la pairesse conservatrice Gabby Bertin.
On peut défendre cette dernière loi : les associations de lutte contre les violences faites aux femmes y voient une protection contre la banalisation de la strangulation. Le fait demeure que c’est la politique démocratique, droite et gauche confondues, qui trace ici la frontière du montrable.
FetLife, le plus grand réseau social kink, est un cas d’école. En 2017, après qu’une institution financière a fait geler ses comptes marchands pour contenu « illégal ou immoral », le site a supprimé ses kinks les plus controversés, dont le consensual non-consent et certaines formes de jeu médical. L’Electronic Frontier Foundation résumait : l’Église et l’État ont été supplantés comme censeurs principaux par Visa, Mastercard ou PayPal. Aux États-Unis, la loi FOSTA-SESTA de 2018 a encore accentué cette pression sur les plateformes.
Le pouvoir de limiter nos libertés ne se trouve donc pas seulement dans l’État : il passe aussi par les tribunaux, les parlements, les institutions médicales et les infrastructures privées dont nos communautés dépendent.
Troisième sens : le pouvoir que nous mettons en scène
Il existe une façon plus dérangeante de dire que le BDSM est politique : la scène elle-même ne serait pas hors du monde. Qu’il s’agisse d’un jeu D/s ou d’une séance de kinbaku, nous jouons avec du pouvoir, et ce pouvoir n’est pas inventé de toutes pièces.
L’anthropologue Margot Weiss a défendu cette thèse dans Techniques of Pleasure (Duke University Press, 2011). Elle s’appuie sur des entretiens avec plus de soixante pratiquants de la baie de San Francisco, et sur l’observation de soirées, de munchs et d’ateliers. Elle y décrit la sexualité contemporaine comme un circuit qui relie la promesse de plaisirs émancipateurs à la reproduction de normes sociales genrées et racialisées.
Son intérêt est de refuser les deux clichés opposés : le BDSM comme transgression libératrice par nature, ou comme simple reproduction des inégalités. Sa thèse reste contestée, et plusieurs comptes rendus lui reprochent de généraliser à l’ensemble du BDSM des observations propres à une scène aisée de la Silicon Valley.
Sans la suivre jusqu’au bout, on peut en retenir une question utile : quand une scène emprunte ses référents à des dominations réelles, savons-nous ce que nous rejouons ? Là encore, rien de partisan, mais une exigence de lucidité.
Et les normes que nous produisons
Toute communauté crée des règles, et les nôtres (négociation, safeword, aftercare, protocoles de sécurité) sont précieuses. Une norme peut pourtant glisser insensiblement de « voilà comment nous respecter » à « voilà comment se comportent les gens bien », puis à « voilà comment les gens bien doivent penser ».
Les chercheurs Darren Langdridge et Ofer Parchev ont analysé ce paradoxe en 2018 dans la revue Citizenship Studies. Pour obtenir une reconnaissance sociale et juridique, une minorité sexuelle est tentée de se montrer respectable, et cette quête de légitimité peut finir par normaliser la communauté elle-même. Emma Turley va dans le même sens dans un article mis en ligne en 2022 puis publié dans Sexualities en 2024, fondé sur des entretiens approfondis avec neuf pratiquants britanniques : la normalisation qui vise à réduire la stigmatisation risque de privilégier certaines formes de BDSM et d’en marginaliser d’autres.
La sociologue Danielle Lindemann a observé un mécanisme voisin chez les dominatrices professionnelles, où les discours sur la santé et la sécurité nourrissent un stigmate interne au groupe (Social Science & Medicine, 2013). Son terrain est professionnel, et il serait abusif de l’étendre tel quel à toutes nos communautés ; il rappelle seulement qu’un groupe stigmatisé peut fabriquer ses propres exclusions.
D’où une distinction utile pour nos espaces. Exclure pour un comportement (harcèlement, limite franchie, règles de sécurité ignorées) protège les conditions d’une coexistence ; exclure pour une opinion définit des conditions idéologiques d’appartenance. Un collectif militant peut assumer ce second choix ; un munch ou un rope camp a-t-il la même vocation ?
La frontière n’est pas toujours simple. Une opinion exprimée sous forme d’insulte, de menace, de harcèlement ou d’appel à discriminer cesse d’être une idée abstraite : elle produit directement des effets sur les autres participants, et relève alors du comportement. Reste un cas plus délicat, celui des positions qui contestent à certains membres de la communauté leurs droits ou leur place ; là, chaque espace gagne à dire clairement où il place la limite, plutôt que de la laisser deviner.
Reste une leçon que le BDSM connaît mieux que personne. Pendant longtemps, on a expliqué aux pratiquants qu’ils ne devraient pas désirer ce qu’ils désirent, et une grande part de notre combat a consisté à répondre que nul ne peut décider à notre place du sens de nos désirs. Il serait paradoxal de reproduire ce geste entre nous, en passant de « tu ne devrais pas désirer cela » à « tu ne devrais pas penser cela ».
Cela ne signifie pas que désir et opinion soient de même nature. Le réflexe qui consiste à décider à la place de l’autre de ce qu’il a le droit d’être mérite simplement, dans les deux cas, notre attention.
Conclusion
Alors, de quelle politique parlons-nous ? Pas de celle des partis : un nœud reste un nœud, un fouet reste un fouet, et une relation D/s n’est pas un bulletin de vote. De celle, en revanche, qui décide si des adultes peuvent définir eux-mêmes leurs pratiques, leurs relations et leurs désirs, et qui l’a décidé, au fil de l’histoire, dans les tribunaux, les comités médicaux, les parlements démocratiques et les sociétés de paiement, bien plus souvent que dans les dictatures.
Le BDSM n’est donc pas partisan, mais certaines des conditions qui rendent sa pratique possible sont incontestablement politiques, et c’est précisément pour cela qu’il ne faut pas en faire un marqueur de camp. Il nous a appris un outil remarquable pour vivre avec des différences profondes : le consentement. Je n’ai pas besoin d’aimer ce que tu fais, ni même de comprendre pourquoi tu le fais, pour reconnaître que ce désir t’appartient.
Peut-être pourrions-nous appliquer ce principe un peu plus souvent hors de nos scènes. Cela ne veut pas dire tout accepter, ni tenir toutes les opinions pour équivalentes ; cela veut dire distinguer combattre une idée et exclure une personne parce qu’elle ne pense pas comme nous. Se dire « politique », dans ce sens, c’est rester attentifs à ce qui rend notre pratique possible, et défendre ensemble le droit de ne pas tous penser pareil.
Sources
- Carol Hanisch, « The Personal Is Political », 1969, avec son introduction de 2006
- Encyclopædia Britannica, « the personal is political »
- Gayle Rubin, « Blood under the Bridge: Reflections on “Thinking Sex” », GLQ, 2011
- Boston Review, « Me Too Déjà Vu » (Samois et la conférence de Barnard)
- Wikipédia (en), Samois
- Darren Langdridge et Ofer Parchev, « Transgression and (Sexual) Citizenship: The Political Struggle for Self-determination within BDSM Communities », Citizenship Studies, vol. 22, n° 7, 2018, p. 667–684
- Emma L. Turley, « Unperverting the perverse: Sacrificing transgression for normalised acceptance in the BDSM subculture », Sexualities, mis en ligne en 2022, publié en 2024
- Danielle J. Lindemann, « Health discourse and within-group stigma in professional BDSM », Social Science & Medicine, vol. 99, 2013, p. 169–175
- CEDH, K.A. et A.D. c. Belgique, 17 février 2005, n° 42758/98 et 45558/99
- Revue Droits, « La notion d’autonomie personnelle dans la jurisprudence de la CEDH », Cairn, 2009
- Muriel Fabre-Magnan, « Le sadisme n’est pas un droit de l’homme (CEDH, 17 février 2005, K.A. et A.D. c. Belgique) », Recueil Dalloz, 2005, cité dans la revue Droits ci-dessus
- Reed et al., « Disorders related to sexuality and gender identity in the ICD-11 », World Psychiatry, 2016
- Krueger et al., « Proposals for Paraphilic Disorders in the ICD-11 », Archives of Sexual Behavior, 2017
- Manuel Catalán Águila, Inmaculada Fernández Agis et Jenna Strizzi, « Experiences of discrimination among BDSM and kink practitioners », The Journal of Sexual Medicine, vol. 22, n° 11, 2025, p. 2099–2101 ; réplication espagnole : Catalán Águila, Sánchez-Ocaña, Fernández Agis et Strizzi, « Exploring Discrimination Among BDSM and Kink Practitioners: A Cross-Cultural Replication Study »
- Parlement britannique, pétition contre les AVMS Regulations 2014 ; Wikipédia (en), Audiovisual Media Services Regulations 2014
- GOV.UK, Crime and Policing Act 2026: pornography factsheet
- LexisNexis UK, Crime and Policing Act 2026, 30 avril 2026
- EFF, « Payment Processors are Still Policing Your Sex Life », 2017
- Vice, « Kinky Social Network Fetlife Deletes Thousands Of Fetishes to Stay Online »
- Margot Weiss, Techniques of Pleasure, Duke University Press, 2011 ; compte rendu dans Society & Space
- Comptes rendus critiques de Weiss : Liminalities (sur la généralisation à partir de la Silicon Valley) ; Gert Hekma