Quand la culture du consentement devient culture de la surveillance
Dans certains stages, certaines soirées, certains espaces de pratique, une fatigue particulière s’installe, qui n’a rien à voir avec celle du corps. Ce n’est pas celle des épaules et des avant-bras après un long week-end de corde ou d’impacts, celle qu’on aime. C’en est une autre, sociale, faite de conversations coupées, de dos qui se tournent, de regards qui évaluent. On y parle beaucoup de consentement, on y respire mal.
Ce malaise mérite d’être pris au sérieux, sans en faire une plainte. Le consentement n’est pas négociable. Il est ce qui sépare une pratique choisie d’une pratique imposée, une asymétrie négociée d’un abus, une contrainte désirée d’une contrainte subie. Rien de ce qui suit ne cherche à l’affaiblir. Ce qui m’intéresse, c’est le moment précis où le mot cesse de protéger quelqu’un et commence à servir à quelqu’un.
Un mot que personne ne peut contester
Le consentement possède une propriété rare, personne ne peut être contre. C’est une position morale infalsifiable. L’invoquer ne coûte rien et rapporte immédiatement de l’autorité. Celle ou celui qui déclare intervenir au nom du consentement occupe d’emblée le terrain haut, et quiconque répond que l’intervention est intrusive se retrouve aussitôt soupçonné de minimiser. L’échange devient asymétrique avant même d’avoir commencé.
Les communautés anglophones ont un nom pour cela, la police du consentement. Ce n’est pas un concept stabilisé, mais l’expression désigne quelque chose de réel, le moment où la promotion du consentement cesse d’augmenter l’autonomie des personnes et devient un dispositif de contrôle exercé horizontalement, entre pairs.
Le savoir-dire et le savoir-faire
Dans un espace où la compétence demande des années, le vocabulaire éthique offre un raccourci saisissant. Apprendre à dire consentement, limites, red flags, safe space, responsabilisation prend quelques semaines. Apprendre à lire une hésitation dans une nuque, à sentir une tension qui bascule, à entendre un refus sans se vexer, à tenir un silence habité sans le combler de bavardage, cela prend des années et ne se voit pas.
Ce n’est pas un savoir-faire, c’est un savoir-dire. Il se distribue instantanément.
De là une confusion coûteuse, la maîtrise du lexique moral passe pour de la compétence morale. On peut employer ce vocabulaire à la perfection tout en coupant la parole, en imposant sa lecture d’une scène, en exerçant une pression sociale, en humiliant publiquement quelqu’un. On peut à l’inverse être attentive ou attentif, précis, disponible, ajusté, sans prononcer le mot une seule fois de la journée.
Le consentement vaut aussi pour l’attention
Le respect de l’autonomie ne concerne pas seulement le corps, il concerne aussi l’espace social. S’immiscer dans une conversation qui ne nous regarde pas, observer une scène avec insistance sans y avoir été invité, exiger des explications sur une dynamique, décider à la place d’une adulte de ce qu’elle devrait accepter, ce sont des intrusions. Regarder est un acte, interrompre est un acte.
Cette vigilance permanente repose sur un présupposé rarement formulé, l’idée qu’un consentement correctement pratiqué devrait être visible par tous. Or l’essentiel appartient aux personnes concernées. Deux partenaires ont pu négocier une heure durant, poser des limites précises, convenir de signaux, s’appuyer sur dix ans de pratique commune et sur des codes qu’aucune personne extérieure ne peut lire. Le fait qu’un observateur n’ait pas vu la négociation ne prouve pas qu’elle n’a pas eu lieu. Exiger la visibilité totale revient à demander à des adultes de justifier en permanence, devant d’autres adultes, le droit de faire ce qu’elles et ils ont librement choisi. La protection de l’autonomie commence alors à ressembler à une mise sous tutelle.
Ce que produit un regard permanent
Une surveillance continue fabrique une insécurité d’un genre particulier, non pas physique, sociale. On se met à anticiper : « Est-ce que ce geste va être mal interprété ? », « Est-ce que cette plaisanterie va être retenue contre moi ? », « Est-ce que quelqu’un va s’inviter dans cette conversation ? », « Est-ce que je vais devoir expliquer notre dynamique ? ».
Le mécanisme panoptique décrit par Foucault n’exige pas qu’un surveillant soit présent, il exige seulement qu’il puisse l’être. La norme finit par être portée par les personnes surveillées elles-mêmes. Dans une scène, de corde ou d’impacts, cela déplace la question centrale : « Est-ce que ma ou mon partenaire va bien ? » devient « est-ce que les gens autour vont trouver ça acceptable ? ». Le centre moral de l’échange quitte la relation et migre vers le groupe.
La conséquence est une pratique raide. On expérimente moins, on pose moins de questions imparfaites, on cache ses doutes, on dissimule ses erreurs au lieu de les corriger. Une communauté où toute maladresse se transforme immédiatement en faute morale cesse d’être pédagogique, et devient au bout du compte moins sûre.
Le silence habité disparaît en premier. Ce silence où rien ne se passe visiblement et où tout se joue ne survit pas à un regard qui cherche une faute. On le remplit, on parle pour montrer qu’on parle bien.
Le contrepoint inconfortable
Il faut maintenant retourner l’arme.
La plainte contre les gendarmes du consentement est, mot pour mot, celle que formulent les personnes qui refusent de rendre des comptes : « On ne peut plus rien faire », « Les gens surveillent tout », « Il y a toujours quelqu’un pour faire la morale ». Le vocabulaire est identique, la sensation d’être scruté est identique. Se sentir surveillé ne prouve donc rien quant à la légitimité de l’intervention.
Deux erreurs symétriques guettent. La première consiste à penser que toute intervention est fondée dès lors qu’elle invoque le consentement. La seconde, que toute intervention extérieure est une intrusion. Les deux sont fausses, et la seconde a couvert beaucoup de choses. Ces normes existent parce que des abus ont eu lieu et que personne, ce jour-là, n’était disponible.
Le problème n’est pas la discipline, c’est le mandat
On lit souvent que le consentement serait un outil d’émancipation et non un outil disciplinaire. La formule est élégante, elle ne tient pas. Une communauté qui pose des règles, refuse des personnes, instruit un signalement et exclut exerce bel et bien une fonction disciplinaire, et c’est précisément son travail lorsqu’elle le fait sérieusement. Prétendre le contraire désarme d’avance celles et ceux à qui il revient parfois de sanctionner.
La vraie question n’est donc pas de savoir s’il y a de la discipline, mais qui l’exerce, au nom de quelle règle, avec quel mandat, selon quelle procédure, et avec quel recours pour la personne mise en cause.
Trois situations que l’on confond constamment. Celle de la vigilance ordinaire entre participantes et participants, on remarque quelque chose, on demande discrètement si tout va bien. Celle de l’intervention institutionnelle, une personne identifiée de l’équipe, une règle explicite, une responsabilité assumée et une suite possible. Et celle du participant qui se proclame arbitre permanent des interactions environnantes, sans mandat, sans règle, sans procédure, sans recours, sans responsabilité.
C’est la troisième qui pèse sur l’atmosphère. Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas d’intervenir, c’est d’exercer un pouvoir dont elle ne répond devant personne.
Un critère praticable
Le meilleur critère me paraît simple. Une intervention au nom du consentement est d’autant plus légitime qu’elle restitue du pouvoir à la personne concernée. Elle devient problématique lorsqu’elle le lui retire pour le transférer durablement à celle ou celui qui intervient.
C’est pourquoi une question ouverte protège : « Tout va bien ? », « Tu veux que je reste ? », « Tu veux que j’appelle quelqu’un ? ». La décision revient immédiatement à la personne. Encore faut-il savoir entendre la réponse : si elle répond que tout va bien et qu’on insiste, on défend son droit de décider tout en refusant sa décision.
La distinction utile est celle qui sépare la vigilance de la surveillance. La vigilance cherche une difficulté réelle, part d’un indice concret, s’adresse d’abord à la personne concernée, reste proportionnée et s’arrête quand elle n’est plus nécessaire. La surveillance cherche une faute. L’une demande si quelqu’un a besoin d’aide, l’autre si quelqu’un fait quelque chose de désapprouvé.
Une culture mature sait aussi tenir les degrés. Une maladresse, un malentendu, une erreur de communication, une limite mal comprise, un comportement problématique, une transgression délibérée, un danger immédiat, ce ne sont pas la même chose. Quand tout est traité de la même manière, la notion de gravité perd son sens, et les cas graves finissent par se noyer dans le bruit.
Le charisme n’est pas un mandat
La prolifération des gendarmes est probablement un symptôme, pas une cause.
Il ne s’agit pas de renvoyer la faute aux équipes d’organisation, dont le travail est considérable, souvent bénévole, et rarement reconnu à sa mesure. Des personnes sont d’ailleurs presque toujours désignées. On sait qui organise, qui enseigne, qui veille, qui sert de recours. L’absence de noms n’est pas le problème.
Ce qui manque est ailleurs. Un nom n’est pas un mandat. L’ancienneté, la réputation, la maîtrise technique et le charisme donnent de la visibilité, ils ne donnent pas d’autorité. Être une figure reconnue dans un milieu n’est pas répondre de quelque chose devant quelqu’un. Tant que cette différence reste implicite, elle demeure disponible pour qui veut s’en emparer.
Le glissement est là. En l’absence de mandat clairement délimité, n’importe qui peut s’attribuer le droit d’intervenir au nom du consentement. Le mot suffit à ouvrir la porte. Rien à démontrer, aucune compétence à justifier, aucune procédure à suivre, personne devant qui rendre compte de son intervention. La légitimité s’auto-délivre.
Un mandat qui veut dire quelque chose possède pourtant trois propriétés. Il est délimité, on sait qui intervient, pour quoi, dans quelles circonstances. Il est exclusif, ce qui signifie que les autres s’abstiennent, et s’abstenir n’est pas de l’indifférence, c’est la contrepartie du mandat. Il est contestable, la personne mise en cause dispose d’un recours contre celle qui est intervenue. Sans ces trois propriétés, une désignation ne fait que superposer une autorité informelle à une autre, et l’espace continue de fonctionner à la réputation, c’est-à-dire au rapport de force.
Un détail aggrave encore le mécanisme. Les personnes qui interviennent sans mandat comptent souvent, dans les faits, parmi les moins expérimentées. Ce n’est pas un paradoxe. Le vocabulaire du consentement est ce que l’on apprend en premier, bien avant de savoir lire une nuque, une respiration, une position qui se dégrade. Il est aussi la seule ressource disponible pour exister dans un espace où l’on n’a encore rien d’autre à offrir. Et l’inexpérience fait confondre l’inconnu avec le dangereux, ce que l’on ne sait pas lire paraît alarmant, et l’alarme paraît suffire à fonder l’intervention.
Il faut se garder toutefois de la conclusion facile, qui consisterait à renvoyer les débutantes et les débutants au silence. C’est exactement ce que dit une communauté qui protège les siens. L’ancienneté ne garantit aucune lucidité, et il arrive que la personne la moins installée voie précisément ce que les autres ont fini par trouver normal.
La ligne utile ne sépare donc pas les expérimentés des novices, elle sépare l’alerte du verdict. Une inquiétude, même mal fondée, mérite d’être exprimée. Elle mérite d’être adressée à quelqu’un qui en répond, non convertie sur place en jugement, en interruption ou en leçon publique. L’inexpérience ne disqualifie pas l’inquiétude, elle disqualifie le verdict.
Le littéralisme stratégique
Une méthode accompagne presque toujours l’intervention sans mandat, la lecture littérale.
On isole une phrase, un geste, une image, on les détache de l’échange qui leur donnait leur sens, et on les traite comme s’ils valaient par eux-mêmes. Une consigne prononcée à l’intérieur d’une scène devient une humiliation. Une plaisanterie entre deux personnes qui se connaissent depuis dix ans devient un aveu. Une photographie extraite de sa séquence devient une pièce à conviction. Le procédé porte un nom, la contextomie, l’art de citer en retranchant ce qui rendait la citation intelligible.
Il est stratégique parce qu’il est presque imbattable. Celle ou celui qui rapporte les mots exacts occupe une position en apparence inattaquable, rien n’a été inventé. La charge revient à l’autre, qui doit expliquer, replacer, raconter la relation, la négociation, l’histoire commune, autrement dit se justifier. On retrouve l’asymétrie du début, protester contre la méthode ressemble déjà à un aveu.
Ce littéralisme n’est pas seulement une maladresse. Il est le mode de lecture naturel de qui ne dispose pas du contexte. Quand on ne sait pas lire un cadre, on lit les mots. Or toute pratique de corde ou d’impacts repose sur un cadre convenu à l’intérieur duquel les mots et les gestes changent de valeur, et c’est le travail même du consentement que d’instituer cet espace. Lire à plat revient à démonter le dispositif au nom du principe qui l’a installé.
Il faut ici encore tenir les deux bouts. « Vous sortez cela de son contexte » est l’argument le plus employé par les personnes qui ont réellement franchi une limite, le contexte ne peut donc pas servir de sauf-conduit. Deux garde-fous le limitent : le contexte explique le sens des mots, il n’autorise pas les actes, et un cadre ne vaut que pour celles et ceux qui l’ont négocié, il ne couvre jamais les tiers qui n’y ont pas consenti.
Arriver déjà suspect
Reste ce que produit un climat de suspicion généralisée. On peut aujourd’hui entrer dans un espace en étant, d’une certaine manière, présumé coupable. Il ne s’agit plus d’être attentif à ce qui se passe, il s’agit de se prémunir contre ce qui pourrait se passer. La charge de la preuve se renverse, et chacune et chacun doit démontrer en continu qu’elle ou il ne constitue pas une menace. Une culture qui exige cela ne protège plus, elle trie.
Or le droit de ne pas être épié, de ne pas être commenté, de ne pas arriver quelque part sous soupçon relève exactement du principe que l’on invoque pour le restreindre. Il n’y a pas d’autonomie sous regard permanent. Le silence habité ne redevient possible que là où l’on cesse de chercher une faute.
Le consentement mérite mieux que de servir de mot de passe.