Le playing (d’un point de vue japonais ou chinois)

         

yi
(chinois)

shen
(chinois)
nen
(japonais)
kokyu
(japonais)
zanshin
(japonais)

 

 

 

 

 

 

Dans la médecine chinoise, le taoïste, les notions de ”shen”, “jing” et “qi” sont indissociables.

Le “qi” est un fluide qui circule dans le corps, c’est une énergie nourricière, une énergie vitale, le carburant de la Vie. A l’image de l’électricité, on perçoit ses effets sans pouvoir le voir ni le toucher.

Le “jing” c’est l’essence vitale, le potentiel de vie contenue dans la graine ou la semence d’un être.

Enfin le “shen“ c’est l’esprit créateur, la puissance spirituelle. C’est grâce au “qi” que le “shen“ peut entrer en activité , il accompagne toujours le “yi”.

Le shen est la substance, le yi est la fonction. Le shen correspond au non-agir, tandis que le yi gouverne l’action. Dès qu’il y a action, il y a emploi du yi” D’après le Xianxue cidian (Taiji Quan art martial, technique de longue vie – Catherine Despeux – Editions de la Maisnie.).

Etymologie des caractères “yi“ et “nen“ :

  • Le “yi“ se compose du caractère “cœur” et du caractère “son” , on peut traduire par : la vibration du cœur.
  • Le “nen“ se compose aussi du caractère « cœur » et du caractère « maintenant », on peut traduire par : le cœur dans l’instant.

Par “cœur”, il faut comprendre que le “coeur” est lié à l’ “esprit” , le “cœur/esprit” , il n’y a pas de différence pour le chinois : “…contrairement à la distinction familière pour un européen entre la tête, siège de la pensée pure, et le cœur, siège des émotions et des passions, le « xin » (cœur) est l’organe à la fois des affects et de l’intellect“  (Histoire de la pensée chinoise – Anne Cheng- Editions du Seuil).

Sous l’influence du bouddhisme, la notion “d’absolu” apparaît dans le caractère “cœur” , et du même coup, dans les caractères “yi“ et “nen“.

 

     YI

Dans le chinois de tous les jours, “yi“ veut dire “intention” ou “volonté” mais “cette connotation de volonté peut nous mettre sur une mauvaise piste . A mon avis, il vaut mieux penser “conscience” et non pas ‘intention’, même si dans certains cas c’est ‘intention’ qui s’impose. En général, “conscience focalisée” donne peut-être la meilleur idée de ce qu’est le “yi” ” (Petit Glossaire – Paul Leu).

Catherine Despeux traduit “yi“ par “pensée créatrice” ou “image mentale” : “Il ne s’agit pas en effet de pensée discursive, mais d’intention, d’émission créatrice de l’esprit (Taiji Quan art martial, technique de longue vie – Catherine Despeux – Editions de la Maisnie.).

Ce qu’il faut retenir, c’est que cette “intention” n’est pas seulement soumise à notre volonté, mais aussi à notre “cœur” dans le sens défini plus haut. Elle est aussi Acte Créateur.

Le “yi” et le “qi” vont de pair dans la pensée chinoise. GU Meisheng (Gu Meisheng (1926 – 2003) fut un maître chinois de tai-chi-chuan) a toujours dit que “le qi est le cheval du yi” .

A l’intérieur de soi, un premier mouvement qui naît qui vient du “yi”. Le “yi” met en mouvement le “qi” qui met en mouvement le corps. Tout acte créateur est présidé par le “yi”. Le “yi” est à la base de l’art, de la médecine chinoise, des arts martiaux chinois, de la pensée taoïste en général.

…La primauté doit cependant revenir au yi ; quand celui-ci fait défaut, on peut qualifier une œuvre d’informe. Toutefois, le yi ne s’incarne que par la forme ; si l’on néglige celle-ci, comment y retrouver le yi ? C’est pourquoi, lorsqu’on a obtenu la forme juste, le yi s’y propage de lui-même“ disait Wang Lü, peintre chinois du 14ème siècle (Souffle-Esprit – François Cheng – Editions du Seuil).

Ah que l’esprit (yi) doive précéder le pinceau, c’est la règle ; que l’accomplissement doive dépasser la règle, voilà le mystère de toute création !” rapportait Cheng Hsieg (Souffle-Esprit – François Cheng – Editions du Seuil).  

Voilà comment François Cheng parle du “yi” dans la peinture chinoise : “Il concerne la disposition mentale de l’artiste au moment de la création, d’où l’adage : « le yi doit précéder le pinceau et le prolonge. » Dans l’optique chinoise, cette part de l’homme ne relève pas de l’arbitraire d’une pure subjectivité. c’est seulement dans la mesure où l’artiste, par le truchement du qi et du li (principe ou structure interne), a intériorisé le yi qui habite toutes choses que son yi à lui peut-être réellement souverain et efficient” (Vide et plein – François Cheng – Editions du Seuil).

 SHEN

Il n’y a pas de “yi” sans “shen”.

“Un jour je demandai au Maître :

  • Comment la flèche peut-elle être tirée si je ne la tire pas ?
  • C’est Cela qui tire, me répliqua-t-il.
  • Je vous ai entendu dire cela plusieurs fois, laissez-moi donc poser ma question autrement : comment puis-je tirer en m’oubliant moi-même si je ne suis pas en cause ?
  • Cela se manifeste au point de la plus extrême tension.
  • Et qui est ou qu’est cela ?
  • Lorsque vous l’aurez compris, vous n’aurez plus besoin de moi. Mais si j’essayais de substituer une explication à votre propre expérience, je serais un maître détestable. Cessons donc de parler et continuez à vous exercer.

Et un jour, comme je venais de tirer, le Maître s’inclina profondément et interrompit la leçon.

  • Cette fois, cela a tiré, s’écria-t-il à ma grande surprise.

Lorsque je compris enfin ce qu’il voulait dire, je ne pus me défendre d’un mouvement de joie.

  • Je n’ai pas dit cela pour vous flatter, me dit le Maître d’un air sévère. Ma constatation ne devrait pas vous toucher, ni mon salut, qui ne vous était pas adressé car vous n’êtes pour rien dans ce coup. Cette fois vous avez su vous oublier au moment de la plus haute tension, en sorte que votre tir est tombé de vous comme un fruit mûr. Continuez à vous exercer comme s’il ne s’était rien passé.
  • J’ai peur de ne plus rien comprendre, dis-je au Maître. Même les choses les plus simples sont devenues confuses. Est-ce moi qui bande l’arc ou est-ce l’arc qui me fait atteindre au point de la plus haute tension ? Est-ce moi qui touche la cible ou est-ce la cible qui me touche ? Cela est-il de nature spirituelle lorsqu’on le voit avec les yeux du corps et de nature corporelle lorsqu’on le voit avec les yeux de l’esprit ou tous les deux à la fois, ou ni l’un ni l’autre ? L’arc, la flèche, la cible et le moi, tout cela se confond au point que je ne puis plus le séparer. Même mon désir de le séparer a disparu, car dès que je prends l’arc et que je tire, tout devient si clair , si évident, si ridiculement simple…
  • Enfin ! dit le Maître. Enfin la corde de l’arc s’est détendue en vous !”

L’art du tir à l’arc“ de Eugen Herrigel.

Dans cette exemple, le “yi” n’est plus soumis au mental et aux sens : Il y a d’excellents archers. Mais un bon archer, pour faire une flèche parfaite ne vise pas quand il veut atteindre une cible ; il jette juste un coup d’œil et il lâche sa flèche ! Il ne vise pas, c’est son esprit qui commande son arc, sa flèche et ses mains.

Morihei Ueshiba (O Senseï Moriheï Ueshiba (1883-1969), le fondateur de l’aïkido) expliquait comment doit être l’ “esprit” , l’ “ intention” : “Si vous êtes capable d’envelopper avec audace votre adversaire de votre esprit, il vous devient facile de discerner ses mouvements et de vous connecter instantanément à ces derniers, à droite ou à gauche – selon ce qui convient à la situation” , “En aïkido, nous ne nous focalisons jamais sur les mains de l’adversaire. Il n’est absolument pas nécessaire de se concentrer sur l’adversaire ou sur sa posture. Il faut regarder au-delà de la forme physique. Servez-vous de votre sensibilité spirituelle” , “Le secret de l’aïkido ne réside pas dans la manière dont vous déplacez les pieds, il est dans votre capacité à faire bouger votre esprit. Je ne vous enseigne pas des techniques martiales, je vous enseigne la non-violence” (Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions).

L’ ”intention” et le “cœur” doivent toujours être en éveil et envelopper le/la bottom/esclave/soumis(e), sans calcul, sans préméditation.
Partout où l’ “intention” va, le “qi” va.

Hikitsuchi (Hikitsuchi Michio Senseï (1923-2004) fut l’un des grands maîtres d’aikido du XX siècle) explique la voie du “yi” de son expérience avec O Sensei Morihei Ueshiba : “A l’entraînement, O-Sensei vous apprenait à regarder le ki de votre partenaire. Voir le ki du partenaire, c’est appréhender le partenaire dans sa globalité. Voir de cette manière vous permet d’absorber l’esprit du partenaire en même temps que son corps, de la tête aux pieds. C’est difficile. Vous ne pouvez attendre l’attaque du partenaire. Vous devez acquérir la capacité de percevoir instantanément les suki (ouvertures) de votre partenaire, son intention d’attaquer“ (Dans le cercle du Maître – Budo Editions).

Autre citation de Morihei Ueshiba : “En aïkido, avant qu’un adversaire ne réussisse à adopter une garde solide devant nous, nous devons absorber totalement son esprit. Utilisez la force d’attraction de votre pouvoir spirituel pour avancer. D’un seul regard, il est possible de percevoir le monde dans sa globalité” (Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions).

Ici, Morihei Ueshibai associe le “yi” (absorption totale de l’esprit) avec la force du “yao” (la force d’attraction du pouvoir spirituel). “Yi” et “yao” sont indissociables.

Le “yi” comme le “yao” se développe et s’affine. Comme pour le “yao” , le “yi” va se développer et s’affiner au cours des pratiques que ce soit dans le BDSM ou dans les cordes. Il ne pourra le faire qu’avec l’aide du corps et du “qi”, qu’avec le travail du “qi” et de sa source, le centre. Porter son intention au “yao” permet d’unifier la matière (le corps) et l’esprit (le “yi”).

Enveloppez votre adversaire de votre esprit, et vous pourrez l’entraîner ou bon vous semble, avec votre ciel et votre terre” , “Il serait insensé d’aller jusqu’à la blessure – vous devez contrôler votre adversaire avec votre esprit, avant que l’un d’entre vous ne soit blessé. Nous devons avoir recours au sabre de vie” (Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions).

 NEN

Il s’agit d’un “yi” abouti, subtil qui ne dépend pas des 5 sens mais qui agit en lien avec le centre. Il repose sur un ”yao érigé” . Il s’agit d’un “yi créateur” : “Ce corps, tel que l’univers l’a créé, est la représentation concrète de l’union physique et du spirituel. Il respire l’essence subtile de l’univers pour ne plus faire qu’un avec lui. La pratique n’est alors que le moyen de se réaliser sur le chemin de la vie. Dans la pratique, le premier travail consistera à continuellement discipliner l’esprit, à développer le pouvoir du nen et à unifier le corps et l’esprit. Ceci est indispensable à l’évolution du waza (techniques), qui trouvera son accomplissement au travers du nen.” (Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions).

La pratique permet d’unifier le corps et l’esprit (mental).

Le “yi” n’est pas séparé du “yao” et du “qi” . Bien au contraire, ils travaillent en parallèle et en assistance mutuelle : “A mesure que le gong fu (force intérieure) s’approfondit, que le qi s’accumule, qu’on a une puissance de plus en plus grande et surtout que le corps se débloque petit à petit, que ses nœuds disparaissent (pas complètement mais en grande partie), à ce moment-là, le yi devient une force, une véritable force, subtile il est vrai, mais une force parce que le yi sera capable de commander d’abord le qi et par le qi, le corps. Le yi bouge et le corps suit. A ce moment-là, vous verrez que votre corps devient très léger, allègre, mobile. Mais qu’est-ce que c’est le yi à ce moment-là ? A ce moment-là, le yi est purement et simplement l’opération du Cœur, de votre Esprit si vous voulez, ou si on parle encore d’une façon plus nette, plus claire, c’est l’opération de votre Vraie Nature“ (Le chemin du souffle – Gu Mesiheng).

Quand la Vraie Nature de l’individu opère, l’ego n’est plus le maître, juste un moyen au service de cette Vraie Nature. Le Cœur est tout simplement là, libéré de toutes les pensées qui l’obscurcissaient, il peut s’épanouir et amener à “un pouvoir merveilleux” disait Morihei Ueshibai. “Un nen puissant peut même donner corps à des pouvoirs surnaturels et porter l’esprit jusqu’à l’éveil“ (Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions), que l’on peut traduire par un “nen” puissant peut porter l’esprit jusqu’à l’éveil de la conscience.

Le “yi” n’est pas soumis seulement à notre volonté mais aussi et surtout au Cœur. Dans la culture japonaise on retrouve le “yi” sous différents aspects, formulation dans le kokyu et le zanshin. Pour un japonais le caractère “yi” se dit “I”, il correspond à l’idée, l’intention, la volonté d’un point de vue concret, matériel, tandis que le “nen” qui veut dire la même chose se place d’un point de vue plus abstrait. Le caractère “shen” se lit “kami”, il signifie “divinités” , “esprits”.

 KOKYU

Chez les japonais, le “kokyu” est omniprésent. Etymologiquement, kokyu se compose de deux caractères “ko” et “kyu” , eux-mêmes se composant de deux caractères :

  • ko” se compose du caractère “bouche“ et du caractère “calme” , “paix” .La paix, le calme sortent de la bouche, ce qui signifie expirer.
  • kyu” se compose de la “bouche” et du caractère “atteindre” , atteindre avec la bouche : inspirer.

On le traduit par “respiration” , mais le sens va au-delà du processus physiologique.
Le “ki” est sous entendu dans le “kokyu” .

Itsuo Tsuda (Itsuo Tsuda, (1914-1984), est un philosophe du “ki” ) : “ … Mais ce mot signifie aussi le tour de main pour faire quelque chose, le truc. Quand on n’a pas de kokyu, on ne peut exécuter la chose comme il faut. Un cuisinier a besoin du kokyu pour bien se servir de son couteau, et l’ouvrier pour ses outils. Le kokyu ne s’explique pas, il s’acquiert (…). Le ki, le kokyu, respiration intuition, voilà les thèmes autour desquels tournoient les arts et les métiers du Japon” (La voie du dépouillement – Itsuo Tsuda – Le courrier du livre).

 ZANSHIN

l’esprit-cœur” qui demeure.

Le premier caractère signifie “rester, laisser” , le second est le caractère “cœur“ , on le traduit souvent par “l’esprit qui demeure” , “suivre avec l’esprit” .

Beaucoup d’arts martiaux japonais parlent du “zanshin”. Après l’action, garder l’intention en éveil, dans un état de vigilance. Comme “un retour au calme” après avoir dégainé le sabre pour le iaido, décoché la flèche pour le kyudo, après avoir porté le coup pour le kendo, après une séance BDSM ou une corde.

En conclusion

Il n’y a pas de réelle différence entre le “yi” et le “nen” . Ces concepts sont profondément ancrés dans la pensée chinoise et japonaise. Le “yi” et le “nen” se manifestent par le corps (le “yao” des chinois ou “votre terre et votre ciel” de Morihei Ueshiba) et ainsi peuvent résonner en synchronisation avec l’univers.

Quelle que soit la technique que l’on utilise dans une séance BDSM, dans une corde, si on ne l’aborde pas par le Cœur, on n’aboutit à rien, tout au plus à une maîtrise technique.

Le Cœur est aussi “centre, axe, pivot”. Tout ce qui amène en dehors du centre, en dehors de l’axe, ce sont des résistances et celles-ci rentrent dans le jeu, dans l’action duelle du moi.

Voilà pourquoi par la technique on s’exerce à se centrer. Trouver ce centre, former l’axe ne sont que des termes qui indiquent qu’il faut se rapprocher du Cœur. Tendre à former l’axe veut dire tendre à l’Unité (action Unitaire non duelle). Plus on s’en rapproche, plus on vibre en synchronisation avec la fréquence universelle plus l’Unité se manifeste dans les actions quotidiennes dans le “ici et maintenant“ , et même si on vit dans cette réalité duelle, à l’intérieur de nous-mêmes il n’y a que l’Un.

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