Le phénomène de l’imposteur dans le BDSM ou dans les cordes : quand le doute habite la posture
Note 1 : Dans le présent document, les termes employés pour désigner des personnes sont pris au sens générique ; ils ont à la fois valeur d’un féminin et d’un masculin.
Note 2 : Dans cet article, je vais tenter d’explorer ma vision du phénomène de l’imposteur tel qu’il se manifeste dans le BDSM ou dans les cordes, selon mon point de vue et mon expérience.
Note 3 : Cet article fait écho à mes réflexions sur la mentalisation, sur la confiance, sur le BDSMiste hypermoderne et sur l’hypersensibilité. Le phénomène de l’imposteur est un fil rouge discret qui traverse ces sujets sans jamais y être pleinement nommé.
Note 4 : Le terme « Maître » est utilisé dans cet article pour désigner une posture aboutie de responsabilité, de care et de cohérence dans la conduite d’une relation BDSM ou de cordes. Le terme « Dominant » ou « Dom » désigne une posture plus égocentrée ou moins aboutie de la relation. Cette distinction est fondamentale dans ma conception du BDSM.
Ce phénomène, que l’on nomme encore parfois « syndrome de l’imposteur », n’est pas un trouble psychiatrique reconnu mais un ensemble de pensées, de peurs et de croyances limitantes (1), largement partagé, souvent temporaire, parfois chronique, mais non réductible à une maladie. Ce déplacement de vocabulaire compte. Il évite de figer ce vécu dans une fatalité clinique. Il permet aussi de mieux le penser dans sa dimension sociale, relationnelle et culturelle.
La faille sous la posture
Il existe dans le BDSM ou dans les cordes une faille discrète, souvent masquée par l’assurance des postures, la maîtrise des gestes et la beauté des scènes : la sensation de ne jamais être tout à fait légitime. Maîtres, soumises, encordeurs, encordées, anciens, débutants, beaucoup connaissent intimement cette peur de tromper, cette difficulté à croire à leurs propres qualités, cette crainte qu’un jour quelqu’un voie enfin qu’ils ne sont « pas vraiment cela ».
Il y a des doutes qui ne font pas de bruit, qui ne cassent pas forcément une scène. Ils ne font pas toujours tomber une posture. Ils n’empêchent même pas, parfois, d’être admiré, désiré, respecté, suivi, recherché. Ils vivent plus bas, plus profond. Ils s’installent dans le décalage entre l’image que les autres nous renvoient et celle que l’on continue à porter en soi. On nous croit solide, et l’on se sent fragile. On nous pense légitime, on nous reconnaît une place, et l’on reste intérieurement persuadé d’être un usurpateur.
Dans le BDSM ou dans les cordes, ce trouble prend une intensité particulière, parce qu’il ne touche pas seulement au savoir-faire. Il ne concerne pas uniquement la maîtrise d’une posture, d’une technique, d’un protocole, d’un vocabulaire ou d’une culture. Il touche à quelque chose de plus exposé : la vérité de la posture, la cohérence d’un rôle, la profondeur d’une dynamique, la sincérité d’un désir, la capacité d’assumer une autorité, une soumission, un abandon, une direction, un cadre, une intensité.
Ce phénomène met en lumière ce que les concepts japonais de tatemae (建前) (le « moi externe » ) et honne (本音) (le « moi interne ») expriment avec une précision remarquable : le décalage entre ce que l’on montre et ce que l’on vit réellement. Dans le BDSM ou dans les cordes, ce décalage devient une souffrance lorsque le pratiquant ne parvient plus à réconcilier ces deux dimensions de lui-même. L’imposture ressentie n’est pas un mensonge ; c’est l’incapacité à habiter pleinement ce que l’on est pourtant en train de vivre.
Ce soupçon d’être en trop
Le phénomène de l’imposteur, tel que décrit initialement par Clance et Imes en 1978 (1), repose sur trois piliers simples et dévastateurs.
L’impression de tromper : c’est ce moment où un Maître se demande s’il n’a en réalité que de la prestance sans véritable assise. C’est cette soumise qui vit une relation intense, structurante, bouleversante, et continue à penser qu’elle joue peut-être un rôle, qu’elle n’est pas, qu’elle ne mérite pas son titre de soumise. C’est cet encordeur expérimenté qui conduit une scène forte tout en s’imaginant qu’un regard plus averti verrait aussitôt ses insuffisances. C’est cette personne qui transmet et qui, malgré l’expérience, la rigueur et les retours positifs, craint qu’une seule question imprévue suffise à la déstabiliser, à révéler son incompétence supposée.
La tendance à attribuer ses réussites à autre chose qu’à soi. Une scène a été belle ? C’est grâce à la soumise. Une dynamique D/s a trouvé sa vérité ? C’est qu’il y avait « simplement » une bonne alchimie. Une photo ou une performance a touché ? C’est la lumière, le contexte, la beauté du corps en face, la chance, le hasard, l’environnement, le cadrage, l’ambiance. Rien n’est jamais vraiment reçu comme venant de soi. Le mérite glisse, ne s’imprime pas, ne se dépose pas. Ce mécanisme est en lien direct avec ce que j’appelle la pensée désirante (2) : cette construction mentale qui pousse l’individu à projeter sur lui-même des attentes irréalisables, nourries par une image fantasmée de ce que devrait être un « vrai » Maître, une « vraie » soumise, un « vrai » encordeur, une « vraie » encordée…
La peur d’être démasqué. C’est l’une des formes les plus corrosives de ce phénomène dans les pratiques BDSM ou de cordes. Elle pousse à surveiller ses gestes, ses mots, ses silences, ses limites, son image, son niveau, son rapport à la culture, son droit à parler. On ne pratique plus seulement, on se protège contre l’éventualité d’une révélation imaginaire : celle qui viendrait dire, enfin, qu’on n’est pas à la hauteur de ce que l’on paraît être.
Personne n’est à l’abri
On aurait tort de croire que ce phénomène touche seulement les débutants, ou seulement ceux qui occupent des positions visibles. Il traverse en réalité tous les étages du BDSM ou des cordes, mais sous des formes différentes.
Chez le Maître, il se loge souvent dans le rapport à l’autorité. Non pas une autorité caricaturale, théâtrale ou décorative (celle-là relève davantage du Dom que du Maître), mais celle qui engage réellement quelque chose : la capacité à guider, à accompagner, à contenir, à décider, à créer un cadre, à soutenir, à recevoir une remise de soi sans la profaner. Certains Maîtres doutent moins de leur désir que de leur droit à l’assumer. Ils craignent d’être trop fragiles, trop hésitants, trop émotionnels, trop imparfaits, trop peu « naturels » pour mériter cette position.
On retrouve ici ce que la mentalisation nous enseigne (3) : la capacité de réfléchir sur ses propres états mentaux est un facteur de protection. Or, paradoxalement, celui qui mentalise (celui qui doute, qui s’interroge, qui se remet en question) est souvent celui qui se croit le moins légitime, alors qu’il est précisément le mieux armé pour cette fonction. Le Dom, lui, ne mentalise pas toujours son BDSM : il joue, il consomme. Sa certitude est sa fragilité, mais il ne le sait pas. Le care étant souvent absent de son kink, il ne sera jamais Maître, seulement Dom.
Chez la soumise, le phénomène est plus silencieux encore. Il peut prendre la forme d’un doute sur l’authenticité même de son désir : suis-je vraiment soumise, ou seulement fascinée par une image de la soumission ? Suis-je réellement capable d’offrir cela, ou suis-je en train d’imiter ce que j’imagine être une « vraie » soumise ? Certaines soumises vivent leur propre abandon comme si elles devaient constamment faire leurs preuves. Elles ne se sentent jamais assez soumises, assez cohérentes, assez intenses, assez stables. Elles finissent par transformer leur rapport à la soumission en évaluation permanente, ce qui est l’exact contraire du lâcher-prise, l’exact contraire du chemin vers le satori (悟り) (l’éveil : l’acceptation de la réalité telle qu’elle est sans égard à sa portée morale).
Dans les cordes, le phénomène se redouble. Chez l’encordeur, il peut se cristalliser sur la technique, la sécurité, la culture, l’esthétique, la légitimité à transmettre, à signer une démarche, à se dire expérimenté autrement qu’à voix basse. Chez l’encordée, il peut prendre la forme d’une impression plus diffuse mais tout aussi réelle : ne pas être assez belle, assez sensible, assez courageuse, assez endurante, assez disponible au geste de l’autre, assez digne de ce qui est vécu. Le shibari, le kinbaku n’échappent pas à cette logique ; ils la rendent parfois encore plus visible parce qu’ils mettent en jeu à la fois le corps, le regard, l’intensité, la technique et la culture.
Le concept de zanshin (残心) (l’esprit qui demeure : cet état d’être où l’esprit est totalement vigilant et pleinement conscient de son environnement) devient ici un paradoxe douloureux : l’encordeur habité par le phénomène de l’imposteur est en état de vigilance, certes, mais cette vigilance ne porte plus sur l’autre, elle se retourne contre lui-même. Il ne surveille plus la corde, le souffle, la posture de l’encordée ; il surveille sa propre crédibilité. Le zanshin véritable exige la présence à l’autre ; le phénomène de l’imposteur la détourne vers une auto-surveillance stérile.
Le BDSM n’est pas hors du social
Il est tentant d’imaginer le BDSM ou les cordes comme une sorte de territoire séparé. Un lieu où l’intime, le désir, la ré-invention de soi et la relation primeraient enfin sur les normes ordinaires. Ce n’est jamais aussi simple. On n’entre pas dans ces mondes sans histoire. On y arrive avec son éducation, son rapport à l’autorité, au mérite, au corps, au regard, à la parole, à l’erreur, au droit d’exister. On y arrive aussi avec son genre, ses raisons, sa culture, son âge, ses complexes, ses stratégies de survie, ses habitudes de dissimulation, ses fidélités invisibles…
Le phénomène de l’imposteur ne peut pas être réduit à une faiblesse individuelle. Il est profondément nourri par les dynamiques familiales, les environnements de compétition, les mécanismes de marginalisation, les inégalités structurelles et l’absence de modèles auxquels s’identifier (4). Certaines personnes apprennent très tôt que la valeur se gagne par l’excellence, qu’une erreur coûte cher, que demander de l’aide fragilise, que la reconnaissance est conditionnelle. D’autres grandissent dans la sensation de n’être jamais vraiment à leur place.
Lorsqu’elles arrivent dans des milieux codés, hiérarchisés, parfois impressionnants comme certaines scènes BDSM ou de cordes, il n’est pas étonnant que le doute se réactive. Cela compte énormément, parce que tout le monde ne part pas avec les mêmes autorisations intérieures. Tout le monde ne se sent pas spontanément habilité à prendre la parole, à transmettre, à proposer une scène, à tenir une autorité, à réclamer une place, à affirmer une orientation de pratique. Là où certains s’installent facilement, d’autres se sentent obligés de mériter leur présence à chaque instant.
C’est ici que la construction identitaire dans la troisième modernité (5) joue un rôle décisif. La fabrication de soi-même dans le BDSM aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’autrefois. Auparavant, les appartenances communautaires assujettissaient le BDSMiste à la tradition ; il faisait corps avec le « tout » auquel il appartenait et dont il avait incorporé les normes et valeurs. Aujourd’hui, le BDSMiste hypermoderne doit construire son identité dans un environnement où les repères sont mouvants, où la tradition, les codes, les règles, les principes, les valeurs se sont effrités, où chacun est renvoyé à lui-même. Et c’est dans cet espace d’incertitude que le phénomène de l’imposteur prospère le plus activement.
Les scènes, les codes, les réputations
Le BDSM ou les cordes ne produisent pas seulement des expériences intimes. Ils produisent aussi des milieux, des scènes, des cercles, des références, des réputations, des styles, des filiations, des hiérarchies implicites. Dans ces espaces, la légitimité semble souvent flotter autour de critères mouvants, parfois jamais explicités.
Qui est « vraiment » Maître ? Qui est « vraiment » soumise ? Qui a le droit de transmettre ? Qui parle avec profondeur ? Qui n’est qu’un technicien ? Qui n’est qu’un esthète ? Qui manque de vécu ? Qui force sa posture ? Qui incarne ? Qui joue ? Ces questions traversent tous les milieux humains, mais elles prennent dans le BDSM ou dans les cordes une coloration plus aiguë parce qu’elles touchent à des rôles symboliquement chargés.
Lorsque les critères de reconnaissance sont flous, lorsque la visibilité fait office de preuve, lorsque les codes d’appartenance sont implicites, lorsque les milieux valorisent plus volontiers l’assurance que l’honnêteté, le phénomène de l’imposteur trouve un terrain idéal. Non pas parce que les individus seraient plus fragiles qu’ailleurs, mais parce que l’environnement organise lui-même une part de l’insécurité. Certains cadres sociaux fabriquent activement ce doute, ou du moins l’amplifient, en lui faisant porter toute la charge. C’est une forme de violence structurelle silencieuse qui pousse les pratiquants à s’auto-évaluer en permanence selon des critères qu’ils n’ont pas choisis et qu’ils ne contrôlent pas.
La vitrine, les images, la comparaison
Il y a aussi ce que notre époque ajoute à cela : la scène permanente.
La comparaison sociale est l’un des grands carburants du phénomène de l’imposteur, et elle est considérablement aggravée par les environnements où l’on ne voit des autres que leurs réussites mises en forme. Il est difficile d’imaginer terrain plus favorable que les pratiques BDSM ou de cordes contemporaines, surtout lorsqu’elles circulent par l’image, par des récits stylisés, par des fragments de scène, des photos, des histoires, par des légendes travaillées.
On y voit des corps sûrs, des rituels nets, des cordes propres, des postures intenses, des relations qui semblent déjà pleinement écrites. On y voit rarement les hésitations, les négociations longues, les difficultés relationnelles, les scènes moyennes, les maladresses, les doutes après coup, les jours sans, les apprentissages lents, les failles dans la confiance, les fautes, les erreurs. Nous comparons alors notre vécu brut à la version éditée des autres, nos coulisses à leur scène.
Cette comparaison est biaisée dès l’origine, mais elle laisse des traces bien réelles. Elle pousse certains à se taire, à se cacher, à retarder sans cesse le moment de se montrer. Elle pousse d’autres à surpublier, à surjouer, à faire de leur propre visibilité une tentative de rassurement permanent (ce que j’ai décrit ailleurs comme le gaming (6) : un BDSM surjoué, théâtral, un « jeu complètement faux » dont la vitrine sert précisément à masquer la fragilité intérieure). Dans les deux cas, le même noyau agit : la valeur semble toujours située ailleurs, chez ceux qui paraissent plus aboutis, plus sûrs, plus reconnus.
Les cinq visages de l’imposture dans le BDSM ou dans les cordes
Les profils décrits par Valerie Young (7) éclairent très bien ce qui se passe dans le BDSM ou dans les cordes. Non comme des cases rigides, mais comme des figures familières.

Le perfectionniste existe partout sur les scènes. Il ne peut pas simplement vivre une scène bonne, forte, juste ; il lui faut qu’elle soit irréprochable. La moindre faille lui paraît invalider l’ensemble. Dans les cordes, c’est celui qui refait une triple friction trois fois parce que la tension n’est pas « parfaitement » symétrique, alors que l’encordée a déjà basculé dans un état altéré de conscience où cette symétrie n’a plus aucune importance.

L’expert, lui, ne sait jamais assez. Il lit, accumule, affine, compare, complète, creuse, mais ne s’autorise jamais vraiment à parler ou à transmettre. Il manque toujours un texte, un détail, une référence, une nuance. Dans le BDSM, c’est celui qui connaît par cœur les travaux de Foucault sur le pouvoir, les recherches de Wismeijer sur les profils psychologiques des pratiquants (8), mais qui ne se sent jamais « assez légitime » pour animer un atelier.

Le génie naturel souffre autrement : il voudrait que ce qui est vrai en lui s’impose avec évidence.
Alors chaque difficulté, chaque apprentissage laborieux, chaque besoin d’aide devient une honte.
Pour lui, devoir apprendre une technique en plusieurs séances, c’est déjà la preuve qu’il n’est pas fait pour cela.

Le soliste s’interdit la dépendance.
Il ne veut pas demander un avis, un regard, un soutien, une supervision, parce qu’il y verrait aussitôt la preuve qu’il n’est pas assez solide.
Il refuse l’ishin denshin (以心伝心) (cette communication de cœur à cœur) non par incapacité, mais par peur que s’ouvrir à l’autre ne révèle l’étendue de ses doutes.

Le super-héros, enfin, veut tout tenir à la fois : la technique, la profondeur, l’éthique, la pédagogie, le social, le care, l’intensité, l’image.
Il veut être complet, total, indiscutable.
Il finit souvent épuisé avant même d’avoir accepté d’être simplement humain.
Dans le BDSM ou dans les cordes, ces cinq figures ont ceci de particulier qu’elles ne se logent pas seulement dans la pratique ; elles contaminent aussi le rapport à soi, au désir, au rôle, à la reconnaissance, à la communauté.
Ce que le doute fait au corps et à la relation
Le phénomène de l’imposteur n’est pas seulement une idée dans la tête. Il a des conséquences très concrètes. Il pousse à la surpréparation, à l’hypercontrôle, à la difficulté d’improviser, à la peur de proposer une scène ou une relation, à la retenue au moment de dire ce que l’on veut, à la difficulté à recevoir un compliment, à la tendance à annuler d’avance ce qui aurait pu être reconnu, à la fuite dans l’érudition ou, au contraire, dans le masque, à la surcompensation, parfois jusqu’à l’épuisement. Ce phénomène se nourrit de la honte (haji (恥)), de l’isolement et de l’incapacité à intégrer les preuves concrètes de sa propre compétence (9).
Dans le BDSM ou dans les cordes, cela diminue drastiquement la présence. Quand on passe son temps à se demander si l’on est crédible, on n’est plus tout à fait dans la relation. Quand on vit chaque scène comme une démonstration, on perd une part de disponibilité. Quand on cherche avant tout à ne pas être démasqué, on ne peut plus vraiment habiter ce qu’on fait. On n’est plus dans le zanshin (残心) (l’esprit qui demeure), on est dans l’auto-surveillance. On n’est plus dans le hara (腹) (l’intention juste) on est dans la protection de son image.
Il y a là une ironie triste : à vouloir absolument prouver sa légitimité, on finit parfois par s’éloigner de ce qui aurait pu la fonder le plus sûrement : la justesse, l’écoute, la cohérence, la sincérité du geste. La connexion (seishin (精神)) ne peut advenir que dans la présence ; le phénomène de l’imposteur est ce qui empêche cette présence en la remplaçant par un calcul permanent.
Commencer à desserrer l’étau
Pour sortir de ce phénomène, il ne suffit pas de slogans faciles. Il faut essayer de reprendre prise, concrètement, sans injonction.
Séparer les faits des interprétations. Dans une pratique BDSM ou de cordes, cela veut dire regarder sobrement ce qui s’est réellement passé : j’ai préparé cette scène ; j’ai négocié ; j’ai posé des limites ; j’ai su écouter ; j’ai su ajuster ; j’ai reçu tel retour précis ; j’ai été cohérent avec ce que je prétendais incarner. Puis regarder ce que raconte en parallèle la voix de l’imposture : ce n’était pas assez, pas si profond, pas si vrai, pas si légitime. La mentalisation (3) est ici un outil essentiel : cette capacité à réfléchir sur ses propres états mentaux permet de différencier le ressenti de la réalité, l’émotion du fait.
Apprendre à recevoir. Non pas à gonfler l’ego, mais à ne plus annuler systématiquement la réalité d’un retour juste. Un compliment ne dit pas que l’on est devenu parfait ; il dit que quelque chose a été perçu, touché, reconnu. L’écraser d’un revers de main n’est pas forcément de l’humilité ; c’est parfois seulement l’incapacité à laisser le réel nous atteindre. L’affectivité mentalisée (3) (capacité à contenir les émotions sans les écraser) est précisément ce qui permet de recevoir sans être envahi, de reconnaître sans se perdre.
Parler. Le phénomène de l’imposteur se nourrit du secret. Le simple fait de mettre des mots dessus, dans un espace sûr, avec des personnes capables d’entendre sans flatter ni écraser, peut déjà fissurer son pouvoir. Dans un milieu où tant de choses passent par le non-dit, la symbolisation ou la performance, cette parole a une valeur rare. Elle est le contraire exact du tatemae (建前) (Le « moi externe ») : elle est le passage au honne (本音) (Le « moi interne »), à la vérité intérieure assumée.
Cesser de chercher une preuve définitive de sa valeur. Dans le BDSM ou dans les cordes, comme ailleurs, il n’existe pas de seuil magique après lequel plus aucun doute ne reviendrait. Il existe seulement des manières plus saines de vivre avec l’exigence, avec l’apprentissage, avec les limites, avec la responsabilité. C’est le chemin, la voie (michi (道)) qui compte, pas l’arrivée.
Habiter au lieu de prouver
Au fond, la vraie question n’est peut-être pas : suis-je enfin légitime ?
Cette question a quelque chose d’inépuisable et de cruel, parce qu’elle appelle une validation totale, stable, définitive, ce qu’aucune pratique humaine ne peut offrir. La question plus juste serait peut-être : qu’est-ce que j’habite réellement, et comment l’habité-je ? Avec quel sérieux ? Quelle honnêteté ? Quelle attention à l’autre ? Quelle capacité à répondre de mes gestes, de mes désirs, de mes limites, de mes mots ?
Dans le BDSM ou dans les cordes, cela change tout, parce que la légitimité n’y vient pas seulement d’une image, d’un titre, d’un réseau, d’une ancienneté ou d’un style. Elle se construit dans une cohérence (congruence), entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, entre la puissance et le care, entre le cadre et l’écoute, entre la profondeur revendiquée et la responsabilité effectivement assumée. Un Maître utilise son pouvoir pour faire évoluer, faire progresser sa relation, sa soumise : une forme allocentrée. Un Dom utilise son pouvoir sur : une forme égocentrée (10). Le phénomène de l’imposteur, paradoxalement, affecte davantage le premier que le second, parce que le Maître est celui qui se pose la question de sa propre légitimité, tandis que le Dom ne se la pose souvent pas.
Cette cohérence n’a rien à voir avec la perfection.
On n’a pas besoin d’être sans faille pour être vrai
Peut-être que c’est là que commence une forme de maturité dans le BDSM ou dans les cordes : non pas au moment où l’on ne doute plus jamais, mais au moment où le doute cesse d’avoir le dernier mot.
On peut trembler un peu et tenir quand même. On peut ne pas tout savoir et ne pas mentir pour autant. On peut être encore en train d’apprendre et déjà être digne de confiance. On peut ne pas se sentir totalement à la hauteur de l’image, tout en étant profondément juste dans la relation.
Le phénomène de l’imposteur nous murmure que nous ne serons légitimes qu’une fois devenus irréprochables. Le BDSM ou les cordes n’ont pas besoin d’êtres irréprochables, ils ont besoin de BDSMistes lucides, de BDSMistes responsables, de BDSMistes capables de regarder leurs limites sans s’y réduire, capables de puissance sans se prendre pour des dieux, et de remise en question de soi sans se croire inexistants.
Il arrive un moment où il faut cesser de se demander si l’on mérite d’être là, et commencer à répondre à une autre exigence, plus nue, plus difficile, plus vraie : quand je suis là, qu’est-ce que je fais de cette place ?
Glossaire des termes japonais utilisés dans cet article :
Haji (恥) : La honte. Dans la culture japonaise, haji désigne à la fois la honte ressentie intérieurement et celle qui se donne à voir socialement. Dans le BDSM ou dans les cordes, le phénomène de l’imposteur se nourrit de cette honte : honte de ne pas être à la hauteur, honte de douter, honte d’avoir besoin d’aide. Le haji devient un poison lorsqu’il empêche le pratiquant d’accepter ses limites comme faisant partie de son chemin.
Hara (腹) : L’intention. Littéralement « le ventre », le hara désigne le centre de gravité du corps et, par extension, le siège de l’intention profonde, du ki (énergie vitale). Avoir un bon hara, c’est agir depuis une intention juste, ancrée, non parasitée par le calcul ou la peur du jugement. Le phénomène de l’imposteur déplace le hara : l’intention cesse d’être tournée vers l’autre et vers la relation pour se replier sur la protection de soi.
Honne (本音) : Le « moi interne », la vérité intérieure, ce que l’on pense et ressent réellement. Opposé au tatemae. Dans le contexte de cet article, le passage du tatemae au honne (oser dire ce que l’on vit, oser nommer le doute) est l’un des leviers pour desserrer l’étau du phénomène de l’imposteur.
Ishin denshin (以心伝心) : « De cœur à cœur », « d’esprit à esprit ». Désigne une communication silencieuse, intuitive, qui ne passe pas par les mots mais par une harmonisation profonde entre deux êtres. Dans le BDSM ou dans les cordes, l’ishin denshin est cette connexion empathique qui permet au Maître de sentir l’état de sa soumise, à l’encordeur de lire le corps de l’encordée. Le soliste (au sens de Young) refuse précisément cette ouverture, par peur que s’ouvrir ne révèle l’étendue de ses doutes.
Michi (道) : La voie, le chemin. C’est le suffixe que l’on retrouve dans judo (voie de la souplesse), kendo (voie du sabre), bushido (voie du guerrier). Le BDSM ou les cordes, dans ma conception, relèvent d’une voie : un chemin d’apprentissage continu, sans point d’arrivée définitif. Accepter le michi, c’est accepter que la légitimité ne se conquiert jamais une fois pour toutes mais se construit pas à pas.
Satori (悟り) : L’éveil. Dans le bouddhisme zen, le satori désigne un moment d’illumination, de compréhension directe et non intellectuelle de la réalité. Le phénomène de l’imposteur, en installant une auto-surveillance permanente, empêche l’accès à cet état.
Seishin (精神) : La connexion, l’esprit. Le seishin désigne la force mentale, l’esprit profond, mais aussi (dans ma conception du BDSM ou des cordes) la connexion véritable entre deux pratiquants. Avoir un « seishin fort », c’est savoir utiliser des modes de communication implicites ou indirects dans le but de préserver l’harmonie du couple BDSMiste. Le phénomène de l’imposteur affaiblit le seishin en substituant l’auto-évaluation à la présence.
Tatemae (建前) : Le « moi externe », la façade sociale, ce que l’on montre aux autres. Opposé au honne. Le phénomène de l’imposteur est précisément l’impossibilité de réconcilier le tatemae (l’image de compétence, de maîtrise, de légitimité que l’on projette) avec le honne (le doute, la fragilité, l’incertitude que l’on porte intérieurement).
Zanshin (残心) : L’esprit qui demeure. État d’être où l’esprit est totalement vigilant et pleinement conscient de son environnement, même après que l’action est terminée. Dans le BDSM ou dans les cordes, le zanshin véritable exige une présence à l’autre, au souffle, à la posture, aux micro-signaux du corps. Le phénomène de l’imposteur détourne cette vigilance : au lieu de surveiller l’autre avec bienveillance, le pratiquant se surveille lui-même avec anxiété.
Références :
(1) Clance, P. R., & Imes, S. A. (1978), « The Imposter Phenomenon in High Achieving Women: Dynamics and Therapeutic Intervention », Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 15(3), 241-247.
(2) Bronner, G. (2013), La démocratie des crédules, PUF. Concept de pensée désirante appliqué au BDSM dans mes articles sur nawajutsu.fr.
(3) Fonagy, P. (2002), Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self, Other Press. Concept développé dans mon article « La mentalisation dans le BDSM et dans les cordes », nawajutsu.fr.
(4) Langford, J., & Clance, P. R. (1993), « The imposter phenomenon: recent research findings regarding dynamics, personality and family patterns and their implications for treatment », Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training, 30(3), 495-501.
(5) Castells, M. (1999), Le pouvoir de l’identité, Fayard. Concept développé dans mon article « Le BDSM hypermoderne : la construction identitaire dans la troisième modernité a fait le BDSM 2.0 et le gamer », nawajutsu.fr.
(6) Concept de gaming développé dans mes articles sur nawajutsu.fr : le BDSM 2.0 et les gamers.
(7) Young, V. (2011), The Secret Thoughts of Successful Women: Why Capable People Suffer from the Impostor Syndrome and How to Thrive in Spite of It, Crown Business.
(8) Wismeijer, A. A., & van Assen, M. A. (2013), « Psychological Characteristics of BDSM Practitioners », The Journal of Sexual Medicine, 10(8), 1943-1952.
(9) Sakulku, J., & Alexander, J. (2011), « The Impostor Phenomenon », International Journal of Behavioral Science, 6(1), 73-92.
(10) Distinction Maître / Dominant développée dans mon lexique et dans mes articles sur nawajutsu.fr. Pouvoir pour (allocentré) vs pouvoir sur (égocentré).
