Changement, transformation et “refusement” (Versagung) dans le BDSM ou dans les cordes

Note 1 : Dans le présent document, les termes employés pour désigner des personnes sont pris au sens générique, ils ont à la fois la valeur d’un féminin et d’un masculin.

Note 2 : Dans cet article, je vais essayer de vous parler du changement, de la transformation et du “refusement” (Versagung) dans le BDSM ou dans les cordes selon mon point de vue.

Avec l’arrivée des réseaux sociaux, de la sur-médiatisation du BDSM et des cordes, les rapports entre théorie et pratique constituent une question centrale du BDSM et des cordes de nos jours. Certains en oublieraient que le BDSM ou les cordes ne sont pas des disciplines théoriques, mais des théories de la pratique. Le BDSM ou les cordes sont indissociables d’une visée de transformation. En effet, lorsque la personne dominante ou l’encordeur maîtrise sont sujet, la personne soumise ou encordée en ressort transformée, changée.

Le changement et la transformation

Il faut mettre concrètement en évidence le caractère central de l’objectif de changement qui définit ces champs d’activité.

S’il est vrai que toute activité physique qui impacte le mental produit un changement, on peut dire que le BDSM et que les cordes visent une forme particulière de transformation.

Lorsque l’on dit que la liberté enchaîne et que les chaînes libèrent, on peut dire aussi que le BDSM et que les cordes produisent une transformation de l’individu sous la forme d’une accession à la liberté, qui a pris ses racines sous la une forme liberté de choix. La pratique du BDSM ou des cordes exerce donc une action libératrice. Faut-il en déduire corollairement, que la nécessité d’une libération suppose l’idée d’une aliénation préalable ? C’est pourtant ce que beaucoup de personnes qui ne sont pas dans le BDSM ou dans les cordes pensent en tout cas, mais malheureusement on retrouve ce même genre de corollaire parmi les personnes BDSM ou shibaristes qui utilisent les cordes ou le BDSM à des fins sexuelles ou épicuriennes.

Peut-on dire que dans ses rapports avec l’inconscient, le BDSM et la corde auraient non seulement une visée de transformation, mais aussi une visée d’émancipation ? S’agit-il en effet d’appréhender cette rationalité étrangère au sujet, en espérant que celui-ci sera alors plus libre de fonder son action sur des éléments qui ne relèvent plus d’une contrainte dont la source lui échappe ?

L’émancipation

Je pense que le BDSM et que les cordes peuvent être aussi une conception de l’âme humaine. Pour être conciliable avec un projet de transformation, cette conception doit décrire une âme capable de se transformer. Par ailleurs, pour satisfaire aux conditions de possibilité de l’émancipation, elle doit reposer sur des principes propres à en sauvegarder l’autonomie. On voit bien là, qu’il ne faut pas faire du sujet (la personne soumise ou encordée) un objet, une chose, une plante verte (l’objetisation de la personne).

L’idée même d’émancipation implique la conviction qu’en dehors de toute considération empirique, il existe une forme de vie émancipée, ontologiquement supérieure à l’état d’aliénation qui pourrait caractériser (enfin pour certaines personnes) la situation présente.

Pour cela, la personne dominante ou l’encordeur doit ainsi répondre à deux critères en apparence contradictoire :

  • Les conditions de sauvegarde d’une autonomie tout à fait singulière, respectueuse de l’histoire individuelle de chacun ;
  • En même temps, le postulat d’une forme de vie d’âme essentiellement meilleure, plus libre, à laquelle chacun est en droit d’aspirer.

Pour certains, le BDSM ou les cordes agissent-ils sur eux comme une psychanalyse ou comme une psychothérapie ?

La séduction généralisée

Par rapport à l’inconscient, je ne vais dire que quelques mots sur la théorie de la séduction généralisée et sur l’hypothèse traductive du refoulement dans le BDSM ou dans les cordes. Celles-ci comportent des considérations sur les origines de l’inconscient, sur sa nature essentiellement sexuelle, sur le caractère singulier de ses contenus et sur son mode de fonctionnement (Laplanche 1997, 1999, 2006). Je mentionnerai seulement que la sexualité à laquelle se réfère la théorie de la séduction généralisée dans le BDSM ou dans les cordes, sous l’angle de l’inconscient sexuel, n’est pas la sexualité au sens courant du terme, mais la sexualité infantile, perverse et polymorphe, qui envahit l’ensemble des activités humaines y compris les fonctions d’auto-conservation. La théorie de la séduction généralisée se réfère aussi à la sexualité narcissique, sous l’angle des pulsions sexuelles de vie. Celles-ci permettent le travail de liaison opéré par le moi et sont en effet sollicitées par le travail psychothérapeutique. Cette sexualité est auto-érotique. Elle est toujours à la recherche d’excitation et fonctionne selon une logique de décharge. De ce fait les pulsions sexuelles agissent sur le mode de l’attaque et elles attaquent le moi de l’intérieur. Il s’agit d’une attaque contre les tentatives de liaison du moi. Les pulsions sexuelles coupent l’affect de ses représentations. Dans leur aspect délié, elles se font connaître sous la forme de l’angoisse.

La théorie de la séduction généralisée situe l’origine de l’inconscient sexuel de l’enfant dans l’autre, c’est à dire dans la sexualité infantile de l’adulte qui prend soin de lui. Laplanche estime que, pour comprendre les rapports entre théorie et pratique, il ne faut pas se demander comment la théorie influence la pratique, mais reconnaître que la pratique a d’abord rendu la théorie possible.

Il y aurait une dissymétrie analytique chez l’individu BDSM ou dans les cordes, dans la théorie de la séduction généralisée. Chez la personne soumise ou encordée, cette dissymétrie prendrait-elle racine dans son état de désaide ou de dépendance totale à l’égard de la personne dominante ou de l’encordeur sur le plan de l’autoconservation, de la tendresse et de l’attachement ? Il s’agit de la dissymétrie qui découle du fait que la personne soumise ou encordée, en présence d’une personne dominante ou de l’encordeur, qui dans cette position, lui adresse des messages compromis par son propre inconscient sexuel. Dans la théorie de la séduction généralisée, cette dissymétrie constitue le moteur du refoulement originaire et de la formation de l’inconscient sexuel.  

Le “refusement” (Versagung)

La personne dominante ou l’encordeur doit pratiquer avec méthode. La méthode implique un processus de détraduction/traduction, mis en mouvement par la situation analytique. Cette dernière se caractérise, d’une part, par le “refusement” de la personne dominante ou de l’encordeur, par son attention flottante et par sa bienveillance et, d’autre part, par la méthode associative/dissociative et par le travail de détraduction/traduction qu’elle met en oeuvre. La méthode est indissociable de la situation : celle-ci sert à maintenir l’énigme du message qui provoque la tentative de traduction. Le “refusement” dont il est question ici va au-delà de la neutralité. Il témoigne du respect profond de la personne dominante ou de l’encordeur envers son propre inconscient, sa propre altérité interne et ses limites, ce qui lui impose de se départir le plus possible de toute visée de pouvoir sur la personne soumise ou sur l’encordée.

Le “refusement” implique aussi l’exigence de se tenir à distance de la synthèse, pour laisser autant que faire se peut le moi de la personne soumise ou de l’encordée opérer lui-même les nouvelles traductions que le processus rend possible. La raison pour laquelle, il peut être-être très opportun de demander à la personne soumise ou encordée, d’écrire un texte pour narrer la scène ou la corde qu’elle vient de vivre. Cette écriture permettant cette distanciation, ce “refusement”.

Cette théorie, que je viens d’énoncer, délimite de façon stricte le champ d’investigation de la scène ou de la corde par le découpage sexualité/auto-conservation.

La théorie et la pratique

Un tel découpage définit du même coup le champ d’action des Dominants et des encordeurs et leur rôle dans la pratique. Il permet aussi de voir à quelles conditions le cadre de la scène ou de la corde favorise ou non l’accès aux dérivés de l’inconscient. Ce cadre théorique remet forcément en question le pluralisme qui peut exister aujourd’hui avec certains pratiquants dans la réalité.

On retrouve trop malheureusement, à mon goût, des courants de pratiques sous forme de relation d’objets (l’objetisation), d’orientations relationnelles sexuelles ou intersubjectivistes,  voire même d’alliages de ces derniers. (Je rappelle que la subjectivité ne peut naître que de l’intersubjectivité, on peut se poser la question d’où proviennent les deux sujets susceptibles de former ensemble le rapport intersubjectif ?) Des intersubjectivités par des conceptions narratives sur la toile, d’un soi-disant travail analytique impliquant la construction d’une nouvelle réalité de pratiques et de relations BDSM (un “BDSM 2.0” pourrait-on dire). De nouveaux modes relationnels qui intégreraient soi-disant des théories de l’attachement dans un corpus théorique du BDSM ou des cordes. Ces nouvelles théories prendraient soit disant naissance sur un pont entre l’analyse et les neuro-sciences. Des théories contemporaines qui malheureusement pour la plupart ne prennent pas appui sur une ou des pratiques réelles, mais sur des orientations relationnelles sexuelles ou intersubjetivistes.  

Pour ces personnes dans ce “BDSM 2.0”, leur centre d’attention dans leur relation théorique ou pratique n’est pas la pulsion, mais l’affect ! Il n’est donc pas surprenant de voir des relations se créer et se dissoudre très rapidement dans le cas où seuls les affects sont aux commandes de leur relation, l’individualisme par l’égocentrisme ne générant pas une osmose entre deux personnes, ne permettant pas d’avoir cette relation BDSM : “1 + 1 = 1” . Les courants intersubjectivistes ont délaissé la notion de libre association au profit d’une technique interprétative fondée sur l’attribution de sens et sur la communication interpersonnelle. Comme toute analyse, elle  doit servir à donner une signification à l’expérience vécue, signification qui doit être ressentie comme authentique tant par le Dominant ou l’encordeur que par la personne soumise ou l’encordée. Dans le câdre d’une relation “BDSM 2.0”, le sens attribué aux  réactions affectives des deux parties en présence, constitue dès lors une activité de communication interpersonnelle qui procure une occasion de contacts affectifs.

La co-création d’une nouvelle expérience subjective accrédite la thèse de l’auto-historisation et de l’auto-construction du sujet ainsi que de l’élaboration d’une narrativité plus riche, nous ne sommes donc plus dans une équation BDSM ou de cordes où “1 + 1 = 1” .

Conclusion

Marx (1845/1994) a dit : “Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe est de le transformer”. Comment l’interprétation peut-elle mener à la transformation? Cette question, est-elle au coeur de notre débat ? Elle soulève à son tour un ensemble d’interrogations :

  • Toutes les façons d’interpréter la réalité se valent-elles ?
  • Les interprétations du monde présentent-elles toutes le même rapport à la pratique ?
  • Ont-elles toutes un impact sur la pratique ?

Il faut reconnaître la dimension de l’âme qui se présente à nous comme une chose interne, délestée de ses caractéristiques humaines, qui résiste au sens et à la communication et qui devrait constituer, en partie du moins, le matériau et la cause de nos pensées et de nos actions. La théorie,  dans le BDSM et dans les cordes, doit rendre compte de la formation de l’inconscient sexuel et de son lien avec le processus d’humanisation, y compris celui qu’il entretient avec la formation du moi et de la réflexivité (la distanciation).

La pratique permet aussi de conserver un recul nécessaire face aux théories explicatives et normatives, qu’on peut lire sur le net, sur les réseaux sociaux, qui, dans ces situations, viendraient trop vite substituer la synthèse proposée par l’analyste (la personne dominante, la personne soumise, l’encordeur ou l’encordée) aux remaniements d’auto-historisation qui proviendraient de l’analysant.

Il ne faut pas oublier qu’une théorie n’est pas un instrument qui sert à interpréter et à construire, c’est un outil pour comprendre et non pas pour agir !

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