Le paradoxe dans le BDSM
Je vous propose un briefing audio, un aperçu condensé pour vous aider à comprendre rapidement les idées principales de ce texte.
Vous pouvez aussi aller écouter un podcast : un débat réfléchi, qui met en lumière différents points de vue de ce texte : https://nawajutsu.fr/podcast/podcast-paradoxe/
Les paradoxes, dans des contextes traversés de tension, permettent à tout système de trouver son équilibre dynamique, pour assurer sa pérennité par son adaptabilité. Dans chaque système, il y a des relations internes, et environnementales complémentaires et interdépendantes qui conduisent à des mouvements d’ajustements permanents, entre harmonie et compromis, chaos et stabilité, raison et pulsion, pour préserver la stabilité. Ce que j’ai pour habitude d’appeler la loi de l’univers : tout est en mouvement et tout recherche son point d’équilibre.
L’évolution sociétale, indépendante de la volonté des individus mais dépendante de l’ensemble des individus, exacerbe les tensions paradoxales existantes et en fait émerger de nouvelles. Chaque individu vit cette évolution individuellement et collectivement, ce qui fait que chaque individu est soumis à ses tensions paradoxales existantes, et fait émerger de nouvelles en lui en permanence.
Nous évoluons tous dans un monde infiniment complexe, changeant, fragile, il est nécessaire de savoir identifier les lieux de tensions, de créer des moyens permettant de définir puis de maintenir notre équilibre dynamique, afin de contenir nos tensions paradoxales sans pour autant leur tourner le dos, et les fuir.
Les paradoxes opposent dans notre esprit, les modèles d’équilibre dynamique aux modèles d’équilibre statique, nous poussant à remettre en cause notre équilibre pour trouver un nouvel équilibre qui permettrait de neutraliser les tensions, et les forces paradoxales en nous.
Notre modèle d’équilibre statique étant justement statique, sans mouvement, sans aucune dynamique se retrouve bien souvent inadapté aux situations nouvelles, et non propice aux réels changements ou évolutions possibles, d’où la nécessité d’intégrer en nous des modèles d’équilibre dynamique.
Nous allons donc rechercher les paradoxes, pour nous permettre de sortir de notre homéostasie. Les paradoxes étant une des portes de sortie de notre ancien système pour entrer dans un nouveau système, pour évoluer, pour trouver à nouveau un équilibre dans un monde en perpétuel mutation, mouvement.
Il faut accepter que ce nouvel équilibre ne soit que provisoire, car il devra à nouveau être remis en cause afin de maintenir les paradoxes. On se retrouve avec un serpent qui se mord la queue, si l’on souhaite en permanence évoluer.
Il nous faut donc aussi accepter que nos attitudes et comportements soient simultanément contradictoires (paradoxes) ou faisant émerger une nécessité de trouver un ajustement entre des choix/situations relevant en apparence de dilemmes.
La pratique du BDSM met en lumière un paradoxe lié à la notion de douleur et de souffrance. Dans l’univers du BDSM, la douleur et donc la souffrance fait partie de la pratique même ; elles sont valorisées, conçues comme un engagement, investissement dans le BDSM, dans la relation, afin de permettre aux BDSMistes de se dépasser. Dans le vanille, au contraire, la douleur et la souffrance individuelle est niée et/ou occultée, appréhendée comme un élément négatif, dangereux pour notre évolution, pour notre vie.
La valeur d’un pratiquant dans le BDSM est bien souvent conditionnée par sa capacité d’investir la douleur, la souffrance, ainsi que par son aptitude à se dépasser.
La pratique du BDSM met aussi en lumière un paradoxe lié à la notion de pouvoir. A l’échelle individuelle, la société vanille cherche perpétuellement l’égalité entre individus, égalité que l’on retrouve dans la devise républicaine. Dans le BDSM, l’égalité entre individus n’existent pas. Dans sa définition même, le BDSM est une relation entre un Dominant et un dominé, il n’y a donc aucune égalité.
L’équilibre statique d’un BDSMiste est l’inégalité dans la relation, l’équilibre dynamique se trouve dans une recherche d’équité au sein de la relation.
Chercher la maîtrise dans le BDSM passe par l’acceptation des paradoxes, afin de trouver un nouvel équilibre qui sera sans cesse remis en question.
Le déséquilibre, si déséquilibre il y a, définira soit une relation de domination avec l’acceptation des protagonistes de ce déséquilibre, soit une relation toxique s’il n’y a qu’un seul des deux protagonistes qui conscientise le déséquilibre. Le déséquilibre va exacerber les tensions paradoxales, ce qui peut nourrir l’instabilité psychique et/ou émotionnelle en certaines personnes.
L’équilibre ne se décrète pas objectivement, ne se virtualise ou ne se fantasme pas, mais se vit et se réalise. La subjectivité, la virtualisation et le fantasme dans le BDSM ne feront qu’entretenir un déséquilibre psychique en chacun. Déséquilibre engendré par un sentiment inconscient d’illégitimité entre notre conscience et notre inconscience dans un monde dans lequel on se refuse de s’investir réellement, sentiment totalement indépendant des raisons de ce refus. Ce déséquilibre psychique ancre les individus dans un monde de croyance : croire être en toute illégitimité.
Comme il se vit et se réalise, il ne peut qu’être dynamique. Il faut donner de la latitude dans nos modes de pensée et privilégier les fluctuations du vivant plutôt que les certitudes subjectives, virtuelles, ou fantasques.
Le rejet de notre pensée mécanique de l’équilibre permet d’accompagner le chaos apparent de notre système de pensée pour se maintenir dans l’échange, la coopération ou du moins la conciliation. Cela exige de mettre en place, non pas une stratégie d’évitement des paradoxes, mais leur dépassement en s’astreignant à déterminer les finalités qui doivent animer leur préservation. Il nous incombe alors de penser les paradoxes et les déséquilibres non pas en termes d’anormalité à éradiquer ou de dilemme irréductible, mais comme une anormalité enrichissante.
Il faut chercher à l’aide de l’équilibre dynamique quelque chose de plus grand qu’il nous faut cultiver. Pour reprendre les mots de Paul Ricœur, la recherche d’un équilibre précaire consiste « à donner non une solution mais une réponse » ponctuelle au paradoxe en « continuant le travail de la pensée dans le registre de l’agir et du sentir ».
Cette recherche d’équilibre dynamique a un coût, il nous demande de nous investir dans un avenir, dans un futur qui nous est inconnu dans le présent. On emprunte au futur notre présent ? forcément que cela fait peur, et pour reprendre une citation que ma soumise exprime souvent, citation de Nelson Mandela : « Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de vaincre ce qui fait peur. »
