Au-delà de l’acronyme, le BDSM comme art incarné
Lorsque nous parlons de BDSM, séparer les pratiques, types ou catégories d’activités n’éclairent en rien ce que les BDSMistes font. De même, supposer que l’on parle nécessairement de sexualité ou d’une pratique centrée principalement sur le sexe est réducteur.
Si l’on met de côté l’acronyme dans la définition du BDSM, on peut définir le BDSM comme un amplificateur émotionnel. On peut ainsi définir le rôle du Top (Dominant, Maître) comme une forme de pouvoir sur la sensation, sur l’émotion, et le rôle du bottom (soumise, esclave) comme une forme d’extension de la connaissance de soi (corps et esprit).
Dans le BDSM, L’engagement dans ses attitudes et comportements définit la relation au sein du couple. L’engagement dans ses activités est appelé pratique, et la période de pratique est nommée scène.
Réduire la compréhension du BDSM à son acronyme, au sexe ou au SM sont de terribles simplifications, malgré les étiquettes, il faut aller à l’intérieur pour voir ce qu’il y a.
Le bondage ne se réduit pas au simple fait d’attacher ou d’être attaché, le masochisme au fait d’aimer la douleur et le sadisme au fait d’aimer faire mal.
Le BDSM est une pratique qui se situe dans l’art. Je prends art dans son sens étymologique : emprunté du latin ars, artis (féminin), « habileté, activité » (CNRTL). Sa pratique est corporelle, nécessitant des connaissances pour être vécue avec succès. Pratiquer le BDSM, c’est jouer avec les savoirs du corps, c’est créer de la transcendance.
Du fait que l’on va jouer avec les savoirs du corps, beaucoup d’individus définissent le BDSM comme un jeu. Si pour certains c’est un jeu « mécanique », appliqué comme une suite de techniques. Pour d’autres, c’est un jeu incarné, fluide et intuitif, où la connexion est totale, cela ne produit pas les mêmes réactions, ni la transcendance.
Ce savoir (du corps) s’exprime en termes généraux et mécaniques : la connaissance du fonctionnement du corps, de ce que l’on peut lui faire ressentir, les sensations que l’on peut provoquer et leurs effets sur la personne soumise. Ce type de savoir constitue la base du jeu incarné. O’Connor (2007) (à propos du soufflage de verre) : « c’est le novice qui perçoit l’activité comme une suite d’étapes distinctes, alors que la maîtrise vise un « arc de techniques incarnées » ».
Le BDSM ne s’arrête pas au « savoirs du corps », il faut aller créer cette transcendance. Je définis la transcendance comme un dépassement de l’expérience quotidienne.
Le BDSM engage les corps, c’est un fait, mais le corps n’est pas un simple objet, n’est pas la totalité de l’être humain. Le BDSM est un art, jouant délibérément avec l’entrelacement intime du soma (corps) et de la psyché (esprit). A. Robertson (2015) : « Il peut ainsi traverser les frontières de la subjectivité, façonner et refaçonner l’identité à travers des expériences profondes ».
Le BDSM peut créer un espace très ambigu, situé entre subjectivité et objectivité. C’est dans cet espace ambigu que va se révéler, se créer une puissance transformatrice réelle.
Les états altérés engendrés par cet espace ambigu, cette puissance transformatrice réelle, cette transcendance (altération de la perception, perte de la notion du temps, qualité onirique) sont des composantes d’une scène réussie, et non des événements exceptionnels. La scène devient alors une bulle, un « autre monde », un « espace magique », où émergent le subspace et le Right Top/Dom-space.
Pour ceux qui prennent le BDSM comme une connaissance technique, ils passent à côté de l’essentiel.
Les sensations varient selon les personnes, les moments, les états émotionnels, la relation, le contexte, l’environnement, la technique, la présence d’autrui, la température, le rythme, l’histoire de la scène…
Le BDSM réussi repose donc sur une communication continue, bidirectionnelle et incarnée, et non sur une simple application de savoirs préalables et/ou de plaisirs égocentrés.
Le masochisme (soumise/esclave) n’est pas simplement aimer la douleur, pas plus que le Topping (Maître/Dom) ne se réduit à manier des instruments.
Le BDSM transforme un savoir abstrait sur la complexité des individus, du monde en réalité vécue, incarnée, partagée.
Le BDSM est une connaissance du corps et de l’esprit qui relie les individus au monde et entre eux.
